De la presse politique à la presse d’information (et retour ?) 3/4

De la presse politique à la presse d’information (et retour ?) 3/4

La récente parution d’un ouvrage portant sur la Gazette de Lausanne et le Journal de Genève permet de jeter un regard sur l’histoire de la presse en Suisse romande au cours d’un long 20e siècle. L’historien Alain Clavien se fait l’observateur de la disparition progressive d’une presse politique au détriment de la presse d’information.  Mais de nos jours c’est cette dernière qui connaît une remise en cause importante. Son cadre éthique, élaboré autour de notions telles que la neutralité et l’objectivité, semble dépassé. Et si la presse d’opinion faisait son grand retour  ? Lire la suite « De la presse politique à la presse d’information (et retour ?) 3/4 »

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Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul »

Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul »

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Malgré la présence de nombreux journalistes suisses, certaines organisations n’ont pas bien mesuré l’importance de la 6ème Conférence internationale des journalistes d’investigation (GIJC) qui s’est tenue en avril à Genève, estime Jean-Philippe Ceppi. Propos recueillis par Guillaume Henchoz Lire la suite « Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul » »

Flottille humanitaire : éléments de réponse dans les médias allemands

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Voici un reportage d’une chaîne publique allemande qui revient sur la nature des personnes à bord de la flottille humanitaire en route pour Gaza. Il me semble qu’on y trouve des éléments de réponse aux questions soulevées dans notre papier précédent.

J’y vois également un véritable travail d’enquête journalistique qui n’a pas été effectué dans les médias francophones. Quelques lignes encore sur ma position et mes convictions personnelles sur cette affaire.Quand j’affirme que je suis inquiet par le manque de faits développés par les médias dans l’affaire de la flottille, je n’avance pas masqué. Mon objectif n’est pas de pointer les bons ou mauvais arguments d’un camp ou de l’autre. J’ai été personnellement choqué par la violence de l’intervention israélienne. Mais je considère que cette partie des faits est finalement assez documentée pour se faire une idée objective du déroulement de l’événement. Après, évidemment,  tout dépend du choix des mots que l’on utilise…

En revanche, je suis resté franchement sur ma faim quant à savoir qui organisait ces convois et dans quelles conditions. Le reportage de cette chaîne allemande tend à montrer que les députés embarqués ont plutôt été les dindons de la farce.

Guillaume Henchoz

Les nouveaux horizons du journalisme d’investigation

Les nouveaux horizons du journalisme d’investigation

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Voici encore un billet concernant le «Global Investigative Journalism Conference» (GIJC) qui s’est tenu fin avril à Genève. L’idée de ce papier est de rappeler brièvement les différents points forts de la conférence et de renvoyer à des ressources ou des articles publiés sur ce blog ou ailleurs pour celles et ceux qui désireraient creuser certains  aspects liés au  journalisme d’investigation

Les techniques évoluent et cela n'est pas sans conséquences sur quelques fondamentaux...

L’un des principaux axes de ce GIJC 2010 concernait les business models inhérents au journalisme d’investigation. Le premier constat qui s’impose concerne l’état de santé économique des groupes de presse. C’est un refrain connu : les médias perdent de l’argent, la presse doit faire face à une double crise, structurelle et conjoncturelle, etc., etc. Pas besoin d’avoir effectué des années de sociologie des médias pour comprendre que le journalisme d’investigation, qui s’articule autour d’un temps long et qui nécessite des moyens parfois considérables fait figure de victime collatérale par les temps qui courent. Est-ce que cette pratique journalistique est en voie d’extinction pour autant ? Non, répondent de nombreux intervenants. Elle est par contre en mutation. Ce sont ces lignes de ruptures que ce billet souhaiterait pointer.

Commençons d’abord par quelques problèmes de définition.  A priori, on pourrait comprendre la notion de journalisme d’investigation comme un concept creux, relevant du pléonasme. Toute forme de journalisme relève d’une certaine pratique de l’enquête : l’éthique journalistique voudrait que chaque information fasse l’objet de vérifications et de recoupements. Dans cet esprit, «journalisme d’investigation» deviendrait une étiquette affublée à quelques vieux barons qui se tourneraient discrètement les pouces tandis que d’autres reporters, les vrais journalistes qui en veulent, feraient de l’investigation au quotidien. Cette vision caricaturale et un brin pathétique est pourtant bien ancrée chez certains membres de la profession. On pourra lire à ce sujet un billet de Fathi Derder, journaliste à la Télé, publié dans le 24heures. On consultera ensuite la réponse de Jean-Claude Péclet sur son blog, Béquilles.ch. Le lecteur attentif constatera rapidement que cette amorce de polémique helvético-suisse autour de la notion de «journalisme d’investigation» ne répond pas au problème de fond : En quoi consiste exactement cette pratique journalistique et quels sont les éléments qui permettent de la différencier d’autres formes de journalismes ? J’avais déjà commencé à esquisser une ébauche de réponse dans un billet précédent, faisant remarquer que le journalisme d’investigation s’articule sur un autre tempo que le journalisme «classique». Mark Lee Hunter, professeur à l’université de Paris-II, et auteur d’un manuel de journalisme d’investigation que l’on peut librement télécharger depuis son site compare une série d’éléments permettant de dissocier ces deux démarches :

L’enquête par hypothèse : manuel du journaliste d’investigation, p. 8

Cette synthèse devrait permettre de réconcilier plus d’un «théoricien» du journalisme, non ?

Eléments centraux du GIJC, de nombreux panels s’articulaient autour de modèles économiques permettant de soutenir le journalisme d’investigation. Ces nouveaux modèles sous-tendent également de nouvelles pratiques/techniques d’enquête. Bien que de nombreux intervenants ont plutôt cherché à se montrer optimistes, on aura compris entre les lignes que l’âge d’or est révolu. Faut-il pour autant s’en plaindre et baisser les bras ? Assurément non. Le sentiment (subjectif donc…) de se trouver dans une phase de transition ne m’est jamais apparu de manière aussi importante que lors de ce Congrès. Après avoir assisté à plusieurs des panels concernant différents modèles économiques, il me semble que l’on se dirige vers trois types de financement :

1/ Stephen Engelberg est venu présenter Propublica, sa fondation spécialisée dans le journalisme d’enquête. Nous avions déjà rédigé un petit papier sur sa présentation. Son business plan est assez simple : il reçoit de l’argent de la part de gens très (très, très, très, …) riches qui signent une charte rédactionnelle s’engageant à ne pas intervenir sur les contenus. Propublica prend le temps de ficeler des enquêtes pertinentes pour différents formats. Ces dernières sont ensuite diffusées par les médias traditionnels avant de se retrouver en libre accès sur leur site. Modèle idéal – si toutefois les conditions de rédaction font l’objet d’une charte ou d’un règlement et que ce dernier est accessible aux lecteurs – le financement par fondations a aussi des limites. Il ne permet pas de couvrir tous les  projets d’enquête et constitue plutôt un business de niche. Il a également tendance à se substituer aux médias traditionnels et valide la thèse de groupes de presse qui ne seraient plus à même de fournir des contenus originaux à leurs lecteurs/auditeurs/internautes.

Pearlstine dirige Bloomberg. A la base le magazine était une agence de presse spécialisée dans la finance

2/Gilles Marchand (saint patron de la Radio-Télévision suisse romande) et Norman Pearlstine (grand manitou de Bloomberg) ont animé un panel autour du journalisme d’investigation comme valeur ajoutée. L’idée est de considérer cette pratique journalistique comme l’occasion de se démarquer du «mainstream» médiatique actuel. Les journaux et les jités ont toujours plus tendance à se ressembler et il devient difficile de produire de l’information originale qui se démarque du flux. Le journalisme d’enquête permet de définir une identité propre à un organe de presse et justifierait ainsi un investissement lourd de la part du groupe. En partant du cas suisse, ce modèle me paraît bien convenir à la TSR qui présente des investigations de qualité dans des émissions comme Temps présents ou même lors des ses magazines hebdomadaires. Force est de constater que cela n’est cependant pas le cas dans la presse écrite. Les grandes enquêtes sont encore le fruit de journalistes qui s’éclipsent un certain temps de leur rédaction et qui restituent le fruit de leur recherche dans des livres (souvent publiés par des éditeurs français, d’ailleurs). Nous avions traité de ce problème dans le magazine EDITO du mois d’avril. Malheureusement, la presse suisse romande, un peu trop frileuse, n’ose pas se lancer dans des enquêtes qui pourraient faire l’objet d’articles en série. Pourtant, si on se penche sur des exemples français, on peut constater que cela marche. Le site d’information Médiapart finance ainsi deux journalistes à 60 % pour traiter exclusivement de l’affaire Karachi. Au final, cela donne un dossier très complet accessible aux abonnés du site ainsi que la publication d’un livre aux éditions du Stock. Un exemple à suivre, même à l’échelle de la Suisse romande.

3/ Mark Lee Hunter a également pointé une autre source de financement des enquêtes : Les associations et les Organisations non gouvernementales. Selon le journaliste maintenant enseignant à Paris-II, ces structures possèdent les fonds nécessaires pour financer des enquêtes au long cours. Quand on lui rétorque que cela pose un certain nombre de problèmes déontologiques – mais qu’en est-il de l’indépendance du journaliste ? Peut-on rester objectif tout en travaillant pour le compte d’une ONG ?- Hunter botte en touche. Selon lui, ce mode de collaboration ne doit pas faire l’objet d’une réflexion liée à l’objectivité des reporters mais à la transparence de leur position face à leurs lecteurs. Le journaliste américain affirme, études à l’appui, que les «consommateurs» ne croient de toute façon plus à l’objectivité des reporters depuis longtemps et que le code éthique du journalisme doit faire l’objet d’une refondation sur la notion de «transparence». En bref, il s’agit d’assumer la position occupée par l’enquêteur et de la communiquer à ses lecteurs. C’est ce que j’avais essayé de synthétiser dans un billet consacré à Mark Lee Hunter.

L’apparition de ces nouveaux modèles économiques n’est pas sans incidence sur l’évolution de la pratique du journalisme d’investigation. Le GIJC a pu mettre en lumière l’évolution de nouvelles techniques d’enquête et de nouveaux modes d’organisation. Si auparavant l’investigation était principalement le fruit d’un travail solitaire, il ressort que c’est de moins en moins le cas de nos jours. L’heure est au partage des réseaux, des connaissances et des informations. Il apparaît que cela peut sembler à priori contraire à une certaine pratique du journalisme qui voit le reporter garder jalousement son carnet d’adresse et ses infos. Les enquêtes sont maintenant globales et transnationales. Pour remonter le fil de certaines affaires, il faut pouvoir compter sur plusieurs groupes d’investigateurs qui partagent le résultats de leur enquête et qui s’accordent sur les modes et les temps de la publication. Il n’apparaît pas nécessaire d’envoyer des «grands reporters» aux quatre coins du globe quand on peut compter sur des journalistes bien implantés dans une région et bien documentés sur certaines thématiques. Ils sont mieux à même de récolter l’info et de la transmettre à leurs collègues. Nous en avons eu une belle démonstration lors du panel organisé par David Kaplan sur les réseaux internationaux du trafic de cigarettes. Cette nouvelle pratique de l’investigation bute toutefois sur la mise en concurrence des différents groupes de presse, même si des brèches commencent à s’ouvrir notamment du côté du Center for public integrity ou, plus près de chez nous, dans la création d’une plate-forme comme Swiss investigation.

Notons encore que le GIJC a été l’occasion pour de nombreux journalistes de se rencontrer et d’échanger pratiques, réseaux et informations. Le congrès se voulait loin d’une conférence-débat et désirait vraiment constituer un temps et un espace de formation continue pour tous les journalistes qui y ont participé. C’est, de mon point de vue, mission accomplie. C’était l’occasion de rencontrer des reporters aux méthodes souvent différentes mais qui partageaient un des fondamentaux du journalisme : porter la plume dans la plaie. Les pistes et les réflexions amorcées durant ces quelques jours à Genève ont laissé des traces. A ce titre, on consultera le site du GIJC sur lequel on trouvera les conférences vidéos des principales interventions ainsi que le matériel utilisé par les journalistes ayant organisé chaque panel.. Le prochain rendez-vous est déjà agendé. Il aura lieu l’année prochaine à Kiev ou le GIJC poursuivra son petit bonhomme de chemin.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : J’ai eu l’occasion de produire un certain nombre de billets concernant le 6ème Congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu fin avril à Genève. J’y ai assisté pour le compte du magazine EDITO . Nous publierons un petit dossier sur le congrès dans le prochain numéro qui paraîtra fin juin. Les articles seront ensuite disponibles sur  Chacaille (courant juillet).

Mark Lee Hunter et les nouveaux modèles économiques du journalisme d’investigation

Mark Lee Hunter et les nouveaux modèles économiques du journalisme d’investigation

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Il porte bien son nom, Mark Lee Hunter. Le « chasseur » enseigne le reportage et l’enquête à l’université de Paris-II. Il était au 6ème congrès d’investigation de Genève où on a pu l’entendre s’exprimer sur les modèles économiques de l’investigation. Ce journaliste passé à la recherche en a également profité pour esquisser une nouvelle éthique du métier.

On a beaucoup discuté modèles économiques au cours des conférences qui se sont tenues à Genève sur le journalisme d’investigation. La crise des médias alliée à la crise conjoncturelle inquiète évidemment les groupes de presse. Comment continuer à financer de grandes enquêtes aux ramifications internationales dans une période d’austérité économique ? L’une des réponse est le recours au financement des investigations par des fondations. Une structure comme Propublica en a fait sa spécialité. Nous en avions déjà parlé ici. Toutefois, le journaliste américain Mark Lee Hunter ne s’en satisfait pas. « Je pense que nous sommes dans un moment de transition. Nous allons déboucher sur autre chose. Il faudra trouver d’autres modèles pour compléter ces fonds », affirmait-il en substance dans une interview diffusée par Médialogues. Si les fondations sont idéales pour faire le joint entre un ancien modèle de presse et le nouveau qui commence à peine à se dessiner, elles ne constituent cependant pas la panacée.

En fait, le journalisme d’investigation est vendeur, si on suit le raisonnement du journaliste américain: « Dans les études que nous avons menées, nous avons pu constater que les médias qui marchent le mieux ont quelque chose que les autres n’ont pas. Il s’agit d’une certaine indépendance mais également d’une différence de contenu ». Et c’est précisément là qu’intervient l’investigation. Dans un contexte où les médias s’uniformisent pour finir par tous se ressembler un peu, l’enquête permet d’apporter une certaine plus value au média qui la publie, lui offrant la possibilité de sortir du lot, de s’extraire du flux.

« L’objectivité fait place à la transparence », confie encore Mark Hunter au micro d’Alain Maillard (Médialogues). Le journaliste américain continue à passer en revue les scénarios de financement. Parmi ceux-ci, il aborde la possibilité de collaborer avec des associations et des organisations non-gouvernementales. Mais n’y a-t-il pas un risque de voir l’objectivité du journalisme sacrifiée sur l’autel de cette collaboration ? Pour Hunter, la question ne se pose pas en ces termes : « Quand on analyse des enquêtes d’opinion sur la crédibilité des journalistes, on constate une remise en question de leur objectivité ». Les journalistes n’ont pas bonne presse, on l’a déjà mentionné. La sacro-sainte objectivité de la presse, plus personne n’y croit. Mais il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain : La démarche journalistique a encore un sens si elle parvient à imposer de nouveaux codes. En fait de codes, c’est une nouvelle éthique de la vérité articulée à la notion de transparence que soutient Mark Lee Hunter. Comme pour le prouver, Les représentants des associations GreenPeace et Human Rights Watch en ont remis une couche. Ils se déclarent tout-à-fait disposés à collaborer avec des journalistes pour autant que ces derniers adhèrent à leur point de vue et soutiennent leur cause. Selon Hunter, Le public ne s’en choquerait pas, au contraire.

Bref, « le journalisme d’investigation se porte bien, merci » lançait Mark Lee Hunter sur le plateau de la TSR. Les écoles sont pleines et les vocations sont toujours là. A l’écouter, le travail de journaliste n’a pas changé : Le boulot consiste toujours à chercher la vérité et l’exposer au grand public. On peut toujours bidouiller l’éthique, il y a des fondamentaux qui ne s’oublient pas.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : Je n’ai malheureusement pas pu assister à la conférence modérée par Mark Lee Hunter. Ce billet repose sur des informations glanées en écoutant l’interview de Hunter réalisée par Alain Maillard et en visionnant son court passage sur le plateau du TJ de la TSR. Des informations générales ont également été trouvées sur le site du journaliste : http://markleehunter.free.fr . On peut notamment y trouver son manuel du journalisme d’investigation en téléchargement libre.

Boobs everywhere : une solution originale pour sauver la presse

Boobs everywhere : une solution originale pour sauver la presse

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Les médias sont en crise, à la recherche de nouveaux modèles économiques.Pourtant les idées ne manquent pas. A L’East Bay Express, un hebdomadaire basé à Oakland (US),  on pense avoir trouvé un mode de financement original et rentable…

If one mayor represented all of Alameda and Contra Costa counties, that person’s 2.5 million constituents would live in the country’s fourth-largest city. And just as these East Bay counties are very different from the rest of the San Francisco Bay Area, the East Bay Express is a very different paper. From the international populations that make Oakland and Richmond so dynamic, to the ideological diversity that separates Berkeley from Walnut Creek, our readers are united by their love of a region that is second to nowhere in beauty, livability, intellectual firepower, and cosmopolitan charm.

Every week, the Express provides these well-educated world travelers the only medium dedicated exclusively to them. From our authoritative cover stories; to our in-depth local reporting, arts and dining coverage; to the area’s most comprehensive weekly calendar; the East Bay Express has been this vibrant region’s leading voice since 1978.

Présentation du journal extraite de son site

Agneau massacré, le Grand Méchoui 2.0

Agneau massacré, le Grand Méchoui 2.0

Quand il est bien préparé, l'agneau est un animal comestible

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L’affaire suscite de l’émoi en Suisse romande. Quelques jeunes jurassiens bien chargés s’en sont pris à un agneau dans la nuit du 17 au 18 avril. Ils l’ont enlevé de sa bergerie et ont tenté de le dépecer sans y parvenir avant de le brûler à l’aide de palettes en bois. La bêtise de cet acte en suscite une autre, tout aussi inquiétante qui s’étend sur la toile.

Difficile de savoir ce qui leur est passé par la tête. Bien échauffés tant par l’alcool que par d’autres substances, un groupe de jeunes en mal de sensations fortes et « parce qu’ils avaient faim » -diront-ils plus tard en substance aux médias – se sont introduits de nuit sur la propriété d’un paysan de la région d’Ajoie. Ils y ont subtilisé un agnelet dans le but de le manger. Pour la suite, les témoignages divergent et il faudra attendre la fin de l’enquête pour savoir exactement qui a fait quoi. Il y a toutefois quelques éléments qui semblent maintenant avérés: aucun des jeunes présents ne semble être un apprenti boucher. Selon la version la plus communément admise, nos affamés auraient entrepris de dépecer l’animal vivant avant de se résigner à le brûler non loin de la ferme où ils l’ont enlevé. La bêtise et la violence de cet acte a suscité de nombreuses réactions dans la presse… et sur la toile.

Il n’aura pas fallu attendre bien longtemps avant de retrouver les échos de cette triste histoire sur le réseau social Facebook. Un groupe se forme, appelé « Agneau massacré: Pour la pendaison des coupables ». Tout est dans le titre… Suit une ritournelle d’horreurs que devraient subir les auteurs du délit. On appréciera aussi le raccourci sémantique et judiciaire de l’intitulé : les présumés auteurs du délit sont déjà désignés comme coupables. Et la sentence vient d’être prononcée. Sous le titre, les commentateurs se laissent aller : Il faut appliquer la loi du talion pour certains tandis que d’autres souhaiteraient voir les chambres à gaz employées. Les membres du groupe vont même jusqu’à dévoiler l’identité des personnes présentes sur les lieux du drames et appellent à la vengeance. Certes, ce n’est pas le premier groupe Facebook qui se lâche. La firme américaine se retranche d’ailleurs derrière un protocole bien établi. Elle compte sur les signalements des membres du réseau pour lui indiquer  les groupes et les personnes qu’il faut censurer. La charte est belle sur le papier (enfin, sur l’écran), mais dans la pratique, il n’est pas rare de voir ce type de propos non censurés.

A partir de ces faits il me semble que l’on peut tirer une série de constats liés à l’usage du net. Tout d’abord, il y a le problème de l’identité numérique. Se retrouver au centre d’un  ramdam parce qu’on a fait cramer un agneau lorsqu’on était ado pourrait coller à la peau de l’auteur des troubles bien des années plus tard. Nous commençons à peine à réaliser qu’Internet a une mémoire. Si dans le cadre judiciaire, les personnes qui ont purgé leur peine peuvent faire valoir un droit à l’oubli, comment le rendre possible sur la toile ? La question se pose également pour les membres du groupe qui ont tenu des propos haineux. Demander la réintroduction des chambres à gaz peut nuire à votre carrière professionnelle et à votre vie privée. Dénoncer des personnes afin de les jeter à la vindicte populaire ne vous rend pas forcément très sympathique non plus. Les personnes qui tiennent ce type de propos sur le net ont-elles véritablement conscience de ce qu’elles font ?

Deuxième constatation :  sur internet on se lâche. Je ne dis pas cela de manière péjorative. Je suis moi-même un grand utilisateur de réseaux sociaux. Je ne peux toutefois pas m’empêcher de constater que les rapports sociaux sur la toile passent par d’autres filtres et utilisent d’autres codes que dans la vie « réelle » (encore que cet antagonisme réel – numérique ne soit pas des plus heureux…). Sur le net, on se tutoie plus facilement mais on s’invective très vite aussi et les forums de discussions virent souvent à la foire d’empoignes. Les propos échangés sur Facebook à l’encontre des jeunes auteurs du délit prennent une connotation très violente. Parce qu’ils se retrouvent « écrits ». Parce qu’ils s’articulent autour d’un dispositif narratif -le forum- qui ne se prête pas à la nuance. A titre de comparaison, il faudrait au moins en être à la troisième tournée au bistrot du coin pour tenir des propos aussi insensés. Et encore, dans ce dernier cas de figure, le seul témoin est un aubergiste pressé de mettre les derniers ivrognes du soir à la porte. Ce n’est évidemment pas le cas sur Facebook. Et l’administrateur d’un groupe peut se retrouver sur le devant de la scène à devoir assumer des propos qui le dépassent complètement.

C’est un peu ce qui est arrivé à la personne qui avait lancé le groupe « Agneau massacré: pour la pendaison des coupables ». Placés sous le feu de l’actualité –le journal local et la TSR se sont emparés du sujet cette semaine- l’administrateur du groupe a fait machine arrière : il a renommé sa pétition et a laissé les commandes à quelqu’un d’autre. La peur d’assumer l’emballement médiatique qui s’en est suivi sans doute. Il n’empêche, la mèche est allumée. C’est à mon avis à ce point que les médias jouent un grand rôle : celui d’avertisseur d’incendie. C’est au moment où la TSR s’intéresse au sujet que la personne en charge de l’animation du groupe se dit qu’il faudrait peut-être renommer ce dernier. C’est au moment de répondre aux questions du Matin Dimanche que la jeune fille qui a balancé les noms sur le web pourra peut-être se rendre compte de la gravité de son acte. Agrégateur d’attention et structures nous offrant une hiérarchisation de l’information, la presse traditionnelle remplit ici sa mission: nous alerter, nous inquiéter, nous faire réfléchir. Les mauvaises langues diraient que c’est suffisamment rare pour être signalé et souligné…

Guillaume Henchoz