De la presse politique à la presse d’information (et retour ?) 3/4

De la presse politique à la presse d’information (et retour ?) 3/4

La récente parution d’un ouvrage portant sur la Gazette de Lausanne et le Journal de Genève permet de jeter un regard sur l’histoire de la presse en Suisse romande au cours d’un long 20e siècle. L’historien Alain Clavien se fait l’observateur de la disparition progressive d’une presse politique au détriment de la presse d’information.  Mais de nos jours c’est cette dernière qui connaît une remise en cause importante. Son cadre éthique, élaboré autour de notions telles que la neutralité et l’objectivité, semble dépassé. Et si la presse d’opinion faisait son grand retour  ? Lire la suite « De la presse politique à la presse d’information (et retour ?) 3/4 »

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Journalistes ! « La BD c’est le progrès; n’ayez pas peur. »

Journalistes ! « La BD c’est le progrès; n’ayez pas peur. »

Le dernier hors-série publié par Le Monde Diplomatique mérite le détour. On y trouve exclusivement des courts récits sous la forme de bandes dessinées autour de thématiques d’actualité. C’est Monsieur Vandermeulen himself qui ouvre le bal avec un éditorial pas piqué des vers. Le vénérable sémioticien (initiateur d’une méthode pédagogique expérimentale par le biais d’un programme de vulgarisation culturelle basé sur la vulgarisation et l’adaptation des savoirs en bande dessinée, excusez du peu) nous rassure : plus personne ne lit le Monde Diplo jusqu’au bout. C’est bien. c’est de bonne qualité. C’est exigeant. C’est un peu chiant aussi.

« Fort de ce constat, la bande dessinée nous a paru la solution la plus évidente pour renouveler l’attraction des analyses par trop déprimantes de nos rédacteurs », affirme encore Vandermeulen qui annonce le passage complet de la rédaction à ce nouveau mode narratif pour janvier 2011, au moment du festival de la BD d’Angoulême. La tartufferie vandermeulienne ne m’a jamais semblé aussi pertinente que dans cet édito. Après lecture de ce passionnant numéro, j’en arrive au même constat : « la bande dessinée, c’est le progrès ; n’ayez pas peur. »

A lire sur Chacaille notre précédent billet concernant bande dessinée et journalisme ou encore la critique de la journée d’un journaliste américain en 2889

Honnêtement, l’objectivité n’existe pas. (Que faire ?) (2/4)

Honnêtement, l’objectivité n’existe pas. (Que faire ?) (2/4)

Poursuivons la réflexion suscitée par la lecture de la recherche publiée par Mark Lee Hunter et Luk van Wassenhove (elle est directement disponible ici). Ces derniers s’intéressent à de nouveaux médias capables de financer de longues enquêtes journalistiques, remplaçant ainsi une industrie de la presse déclinante et déficitaire. Toutefois l’organisation, le fonctionnement, et les buts que poursuivent les médias stakeholders ne sont pas sans conséquences sur le statut des reportages et des articles qu’ils publient. Les deux chercheurs s’efforcent donc de penser une nouvelle éthique du journalisme qui puisse correspondre à ce nouveau modèle économique. Lire la suite « Honnêtement, l’objectivité n’existe pas. (Que faire ?) (2/4) »

Les nouveaux nouveaux chiens de garde (1/4)

Les nouveaux nouveaux chiens de garde (1/4)

L’été est terminé, Chacaille est de retour au turbin. Pour marquer la rentrée, je vous propose une série de billets sur les chamboulements du cadre éthique du journalisme. Cette première réflexion concerne une recherche menée par Mark Lee Hunter et Luk Van Wassenhove. Dans un papier commandé par l’INSEAD et directement consultable en ligne, les deux chercheurs, développent l’émergence d’un nouveau modèle économique propre au journalisme. Le regard original des deux chercheurs  ouvre un chantier important  qui permet de donner à la pratique journalistique un nouveau cadre théorique mais pose cependant un grand nombre de questions. Quel est le nouveau socle éthique de cette forme de journalisme ? A qui s’adressent les médias stakeholders ? A quoi ressembleront les chiens de garde de demain ? Au service de qui travailleront-ils ? Ces questions animeront le blog dans les semaines qui suivent… Lire la suite « Les nouveaux nouveaux chiens de garde (1/4) »

Eric Lemus : «We are not heroes, we are just storytellers»

Eric Lemus : «We are not heroes, we are just storytellers»
Eric Lemus

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«Vous avez le temps de répondre à quelques questions» ? «Yes, sure, no problemo». Il a l’air amusé de se plier au jeu de l’interview, Eric Lemus. Il faut dire que normalement c’est lui qui tient le micro. Il est venu à Genève pour s’exprimer dans une conférence traitant de l’investigation sur les gangs en Amérique du Sud. Ce Salvadorien a beaucoup enquêté sur les Maras, des bandes établies dans son pays.

La pègre locale ne constitue toutefois pas le seul fonds de commerce du journaliste. Ce correspondant de BBC Mundo s’intéresse à de nombreuses thématiques qui traversent l’Amérique centrale : «Je couvre l’exclusion sociale, les problèmes liés aux droit de l’homme ainsi que la question de l’environnement. Je relaie également les questions de politiques internationales». Le journalisme est une vocation qui s’est imposée assez tôt dans sa vie. Petit, Lemus se souvient des débuts de la guerre civile qui a secoué le Salvador : «J’avais sept ans au début du conflit. Juste en face de chez moi, il y avait un terrain de football qui servait de lieu d’exécution pour les escadrons de la mort. La journée, on jouait au ballon entre les flaques de sang. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré pour la première fois des journalistes. C’étaient des correspondants étrangers qui venaient couvrir les événements. Plus tard, j’ai eu l’occasion d’effectuer des études chez les jésuites où des cours de journalisme étaient proposés. Je n’ai pas hésité». Sa formation universitaire, il la complète dans une université espagnole avant de se voir proposer le poste de correspondant en Amérique centrale pour la BBC : «J’avais le choix entre vivre confortablement mais comme un étranger en Espagne ou retourner au pays pour y exercer le métier auquel je m’étais formé. J’ai rapidement décidé de retourner au Salvador».

Père de deux enfants, Lemus a développé une sorte d’économie de la prise de risque dans ses reportages : «Avant même de partir sur le terrain, j’essaie toujours de me demander quand et comment va se terminer l’histoire que j’ai envie de raconter. Je me fixe des limites. Une fois mon travail de journaliste effectué, je coupe les ponts ». Une condition nécessaire pour s’assurer un minimum de sécurité parce que «we are not heroes» nous confie-t-il dans le blanc des yeux, «we are just storytellers». On tâchera de s’en souvenir, promis.

Guillaume Henchoz

Portrait initialement publié dans le magazine EDITO

Flottille humanitaire : éléments de réponse dans les médias allemands

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Voici un reportage d’une chaîne publique allemande qui revient sur la nature des personnes à bord de la flottille humanitaire en route pour Gaza. Il me semble qu’on y trouve des éléments de réponse aux questions soulevées dans notre papier précédent.

J’y vois également un véritable travail d’enquête journalistique qui n’a pas été effectué dans les médias francophones. Quelques lignes encore sur ma position et mes convictions personnelles sur cette affaire.Quand j’affirme que je suis inquiet par le manque de faits développés par les médias dans l’affaire de la flottille, je n’avance pas masqué. Mon objectif n’est pas de pointer les bons ou mauvais arguments d’un camp ou de l’autre. J’ai été personnellement choqué par la violence de l’intervention israélienne. Mais je considère que cette partie des faits est finalement assez documentée pour se faire une idée objective du déroulement de l’événement. Après, évidemment,  tout dépend du choix des mots que l’on utilise…

En revanche, je suis resté franchement sur ma faim quant à savoir qui organisait ces convois et dans quelles conditions. Le reportage de cette chaîne allemande tend à montrer que les députés embarqués ont plutôt été les dindons de la farce.

Guillaume Henchoz

Raconter Dien Bien Phu : Les enjeux de la mémoire vietnamienne

Raconter Dien Bien Phu : Les enjeux de la mémoire vietnamienne

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N’en déplaise à certains, les reporters participant au congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu la semaine dernière à Genève sont loin d’être des « barons qui se tournent les pouces ». En dehors des sessions d’ouverture qui réunissaient des figures médiatiques du petit monde de l’investigation – Seymour Hersh, Roberto Saviano, ou encore Stephen Engelberg – , on trouvait également des panels réunissant des journalistes des quatre coins du globe venus faire état de leur recherche, sur des sujets parfois très éloignés de ce qu’on peut à priori concevoir comme relevant de l’investigation (les banques, les affaires, la corruption, …). Pour preuve, la présentation de Duc Tue Dang portant sur son enquête  auprès des vétérans vietnamiens qui ont vécu la bataille de Dien Bien Phu.

La séance s’est déroulée dans l’une des petites salles au sous-sol du Centre international des congrès de Genève. Pas de caméras pour retransmettre en direct et en streaming la conférence. Quelques traductrices assurent cependant une traduction pour les anglophones, car Duc Tue Dang, journaliste vietnamien, s’exprimera dans un français précis au phrasé distingué. Pendant une heure il nous emmène sur les traces d’une enquête au long cours qu’il a mené avec une petite équipe autour de la bataille de Dien Bien Phu. Moment clé dans le conflit qui oppose les français aux vietnamiens, Dien Bien Phu est une petite vallée en cuvette qui coupe la route permettant aux troupes d’Ho Chi Minh de se ravitailler depuis le Laos. La bataille de Dien Bien Phu durera plus de 150 jours et se terminera en 1954 par l’écrasante victoire du général Giap.

Raconter l’histoire d’une victoire ? Cela peut sembler à priori étrange. « D’habitude ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire » note Duc Tue Dang. Mais dans ce cas précis, la littérature en français est nettement plus florissante… même si elle n’est pas toujours de très bonne qualité. Pourquoi un tel silence du côté vietnamien. En fait de silence nuance le journaliste, c’est surtout  la présence d’un discours officiel sur la bataille qu’il est difficile de contourner. Le Vietnam a ses institutions mémorielles et ses historiens officiels : « C’est comme si nous nous retrouvions avec un trou de mémoire collectif de 55 ans. Les jeunes soldats vietminhs sont rentrés chez eux après la bataille et ont repris leurs activités. Ils n’ont parlé de ce qu’ils ont vécu à personne avant que l’on ne vienne les interroger« .

Comme de nombreuses autres photos de guerre, cette illustration est en fait une reconstitution effectuée bien après la bataille à des fins de propagande. Des soldats vietminhs agitent un drapeau au sommet du QG des forces françaises afin de signifier leur victoire. On ne peut pas s'empêcher de penser au drapeau soviétique flottant sur les ruines du Reichstag ou à celui des américains dressé sur l'île d'Iwo Jima.

C’est précisément ce qui semble intéresser Duc Tue Dang et son équipe : contourner le mur de l’histoire officielle pour raconter la bataille à travers de ceux qui l’ont vécue. Un travail qui aurait été impensable quelques années plus tôt. Mais pourquoi personne ne parle de Dien Bien Phu ? Duc Due Dang a bien une hypothèse : « Face à la victoire, les personnes qui ont pris part au conflit ne trouvaient plus leur place et étaient intimidés: ils avaient peur de sortir des jalons fixés par l’histoire officielle« . L’homme seul n’est rien face à la machine de propagande d’un système résume en substance le journaliste. « C’est un puzzle que nous nous sommes minutieusement efforcés de recomposer« . Duc et son équipe ont ainsi recueilli de nombreux témoignage. Il ont restitué la parole de simples travailleurs, de soldats, d’infirmiers en croisant leurs récits avec ceux de personnes plus influentes présentes également sur le terrain, à l’instar du général Giap.

Quelques journalistes intrigués par la démarche questionnent Duc Tue Dang :  » Mais alors qu’est-ce que vous avez vraiment apporté de plus comme infos par rapport à ce qu’on savait déjà ?« . On est effectivement loin des scoops et des révélations exclusives dont il a été question dans beaucoup d’autres conférences, le journaliste vietnamien le reconnait : « On a pu tout de même parler pour la première fois au Vietnam de la présence de militaires chinois sans être censurés. Mais ce n’est toutefois pas à ce niveau que se trouve l’intérêt premier de notre enquête « . Ce qui compte pour Duc Tue Dang, c’est de pouvoir raconter la vie de gens simples, traumatisés par un passé dont l’histoire officielle n’a que faire. Le journaliste insiste encore sur la chance qu’il a eu, lui et son équipe, de pouvoir réaliser cette investigation qui a été publiée sous la forme d’un livre illustré par la maison d’édition officielle du parti : « C’était le bon moment pour le faire, les relations entre Vietnam et Chine étaient au beau fixe et nous avons lancé le processus au moment du cinquantenaire de l’indépendance. Nous avons même reçu l’aide des historiens militaires du parti », note-t-il non sans réprimer l’ébauche d’un sourire ironique.

Le livre dont une traduction française est disponible questionne également la frontière entre les différentes disciplines mobilisées. La démarche du journaliste, dans ce cas de figure confine presque à celle de l’historien. Presque, car quelques éléments ne sont pas réunis pour donner au travail de ces reporters vietnamiens une validité académique à leur compte rendu. Le travail de restitution des témoignages les a par exemple souvent placés devant les contradictions de leurs sources orales sans pour autant posséder des documents qui leur permettent de trancher. Si la démarche historique au sens strict du terme n’est pas là, on peut en revanche saluer le travail de mémoire qu’ils ont effectué.

Guillaume Henchoz

Retrouvez un verbatim de la conférence de Duc Tue Dang sur le blog de Sokiosque.ch


Collectif, Dien Bien Phu vu d'en face, Paroles de Bô doï, Decitre (ed), 2010