Eric Lemus : «We are not heroes, we are just storytellers»

Eric Lemus : «We are not heroes, we are just storytellers»
Eric Lemus

[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

«Vous avez le temps de répondre à quelques questions» ? «Yes, sure, no problemo». Il a l’air amusé de se plier au jeu de l’interview, Eric Lemus. Il faut dire que normalement c’est lui qui tient le micro. Il est venu à Genève pour s’exprimer dans une conférence traitant de l’investigation sur les gangs en Amérique du Sud. Ce Salvadorien a beaucoup enquêté sur les Maras, des bandes établies dans son pays.

La pègre locale ne constitue toutefois pas le seul fonds de commerce du journaliste. Ce correspondant de BBC Mundo s’intéresse à de nombreuses thématiques qui traversent l’Amérique centrale : «Je couvre l’exclusion sociale, les problèmes liés aux droit de l’homme ainsi que la question de l’environnement. Je relaie également les questions de politiques internationales». Le journalisme est une vocation qui s’est imposée assez tôt dans sa vie. Petit, Lemus se souvient des débuts de la guerre civile qui a secoué le Salvador : «J’avais sept ans au début du conflit. Juste en face de chez moi, il y avait un terrain de football qui servait de lieu d’exécution pour les escadrons de la mort. La journée, on jouait au ballon entre les flaques de sang. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré pour la première fois des journalistes. C’étaient des correspondants étrangers qui venaient couvrir les événements. Plus tard, j’ai eu l’occasion d’effectuer des études chez les jésuites où des cours de journalisme étaient proposés. Je n’ai pas hésité». Sa formation universitaire, il la complète dans une université espagnole avant de se voir proposer le poste de correspondant en Amérique centrale pour la BBC : «J’avais le choix entre vivre confortablement mais comme un étranger en Espagne ou retourner au pays pour y exercer le métier auquel je m’étais formé. J’ai rapidement décidé de retourner au Salvador».

Père de deux enfants, Lemus a développé une sorte d’économie de la prise de risque dans ses reportages : «Avant même de partir sur le terrain, j’essaie toujours de me demander quand et comment va se terminer l’histoire que j’ai envie de raconter. Je me fixe des limites. Une fois mon travail de journaliste effectué, je coupe les ponts ». Une condition nécessaire pour s’assurer un minimum de sécurité parce que «we are not heroes» nous confie-t-il dans le blanc des yeux, «we are just storytellers». On tâchera de s’en souvenir, promis.

Guillaume Henchoz

Portrait initialement publié dans le magazine EDITO

Publicités

Aniruddha Bahal : «L’investigation demande du temps, de d’argent et du talent. Beaucoup de talent»

Aniruddha Bahal : «L’investigation demande du temps, de d’argent et du talent. Beaucoup de talent»
Aniruddha Bahal

Fondateur du site Cobrapost.com, Aniruddha Bahal était présent au GIJC afin de présenter ses dernières enquêtes en caméra cachée. Ce n’est toutefois pas avec une caméra qu’il a commencé à exercer ses talents : «Plus jeune, je voulais devenir écrivain. Comme j’aimais écrire, je m’étais dit que le journalisme serait une option intéressante. En fait maintenant que j’ai eu l’occasion de publier je me rends compte que ces deux activités ne sont pas si indissociables. J’alterne donc entre travail d’écriture et journalisme».

Le reporter indien a eu l’occasion de lancer un site internet qui l’a durablement installé dans le champs du journalisme indien. Côté modèle économique, le reporter avoue que le projet est encore en phase d’expérimentation : «Notre site est une sorte d’agrégateur d’attention. Il ne nous rapporte cependant pas de quoi manger. L’argent qui rentre provient des ventes de nos émissions à des chaînes de télévisions conventionnelles. Nous plaçons ensuite le fruit de nos investigations en ligne, une fois qu’elles ont été diffusées par les médias traditionnels». Cobrapost a déjà produit plus de 40 enquêtes depuis ses débuts en 2004. Aniruddha Bahal a bien conscience de travailler dans un secteur de niche. En Inde comme ailleurs la presse a pris un tournant commercial. Le rythme de l’information s’est accéléré et les formats se sont réduits, or l’investigation, «ça demande du temps de l’argent et du talent. Beaucoup de talent», rappelle le journaliste indien.

Aux problèmes économiques s’ajoutent le fait qu’il est parfois dangereux d’enquêter sur certains sujets dans son pays. «Nous rencontrons souvent des problèmes avec les autorités, particulièrement lorsque nous enquêtons sur des affaires de corruption», note le journaliste qui reste toutefois positif : «L’Inde est une grande démocratie et les médias sont en plein développement». Gageons que Cobrapost saura s’y trouver une place.

Guillaume Henchoz

Portrait publié initialement dans le magazine EDITO

Flottille humanitaire : éléments de réponse dans les médias allemands

[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

Voici un reportage d’une chaîne publique allemande qui revient sur la nature des personnes à bord de la flottille humanitaire en route pour Gaza. Il me semble qu’on y trouve des éléments de réponse aux questions soulevées dans notre papier précédent.

J’y vois également un véritable travail d’enquête journalistique qui n’a pas été effectué dans les médias francophones. Quelques lignes encore sur ma position et mes convictions personnelles sur cette affaire.Quand j’affirme que je suis inquiet par le manque de faits développés par les médias dans l’affaire de la flottille, je n’avance pas masqué. Mon objectif n’est pas de pointer les bons ou mauvais arguments d’un camp ou de l’autre. J’ai été personnellement choqué par la violence de l’intervention israélienne. Mais je considère que cette partie des faits est finalement assez documentée pour se faire une idée objective du déroulement de l’événement. Après, évidemment,  tout dépend du choix des mots que l’on utilise…

En revanche, je suis resté franchement sur ma faim quant à savoir qui organisait ces convois et dans quelles conditions. Le reportage de cette chaîne allemande tend à montrer que les députés embarqués ont plutôt été les dindons de la farce.

Guillaume Henchoz

« Flottille de la liberté » arraisonnée par la marine israélienne : l’analyse au détriment de l’information ?

« Flottille de la liberté » arraisonnée par la marine israélienne : l’analyse au détriment de l’information ?

[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

Il n’est question que de cela dans la presse du jour. Une « flottille humanitaire » en route pour Gaza arrêtée dans les eaux internationales par des « commandos israéliens ». La couverture médiatique de l’événement relève de l’artillerie lourde : les éditorialistes éditorialisent, les analystes analysent, les experts expertisent et les chroniqueurs chroniquent. L’événement ne manque pas de se retrouver recouvert par le « bruit » qu’il a suscité. Au détriment des faits ?

Bateau de la flotille (source photo AFP HO)
Bateau de la flotille (source photo AFP HO)

En lisant la presse du jour, en allumant la radio, en allumant la bécane ou en consultant notre timeline sur Twitter on ne peut plus passer à côté de l’événement. Hier, la marine israélienne a procédé à l’arraisonnement de plusieurs bateaux en route pour Gaza. Premier bilan : des morts, des blessés, un convoi détourné sur un port israélien.  Il y a dans le  traitement médiatique de cet événement des éléments qui nous permettent de voir fonctionner la petite usine de l’information qui nous alimente au quotidien. En clair, j’ai le sentiment que passées les premières dépêches, les analyses et les opinions s’enchaînent sans que les faits aient été clairement établis. Serait-on en train de passer à côté de l’info ?

Les premières dépêches tombent dans la nuit de dimanche à lundi et dressent un premier bilan provisoire des pertes. Elles sont ensuite reprises sur les sites des principaux médias et agrémentées d’informations en provenance notamment de Channel 10, une chaîne privée de l’état hébreu. Plus de 24 heures après les faits, on pouvait s’attendre à se voir éclairé sur le déroulement des opérations et sur l’identité et les motivations des groupes qui se sont retrouvés opposés, mais non. Les médias francophones consultés au cours de la journée du mardi 1er juin semblent tous sauter le coche, à l’exception notable de Libération. Quelques dépêches et 2 vidéos postées sur le net semblent suffire à l’établissement des faits pour laisser le champ libre aux éditorialistes, aux chroniqueurs et aux analystes.

Notons que la plupart font bien leur boulot. Daniel Schneidermann revient sur le complexe de Massada pendant que Jean-François Kahn s’interroge sur le « bunker mental » des israéliens. Adrien Jaulmes, correspondant au Moyen Orient pour le Figaro, nous explique qu’il s’agit d’un round de plus qui se joue dans la guerre de communication à laquelle se livrent les autorités israéliennes et le Hamas. Plus lyrique et envolée, la chronique d’Alexandre Adler sur France Culture prophétise de grands changements dans les relations turco-israéliennes. Pour le reste, on s' »insurge », ou on « regrette » selon le côté de l’Atlantique depuis lequel on communique, on manifeste dans les capitales européennes. On lance des concepts compliqués comme « Etat pirate » et « terrorisme d’Etat » ou encore « Exodus inversé » dans les jités ou à la Une des grands quotidiens ce qui du coup, par effet de ricochet, ne manque pas d’attirer l’attention d’analystes et d’experts qui dissertent des termes sur leur blog et sur les plateaux dans lesquels ils tiennent tribune.

Comprenons-nous bien: je n’affirmerai jamais que les analyses mentionnées ci-dessus prises séparément ne sont pas intéressantes ou pertinentes. Bien au contraire. Ce qui m’interloque s’articule en fait sur deux points :

  • Ces analyses interviennent tôt dans l’espace public. Peut-être même un peu trop tôt . Moins d’une journée après les faits, alors que la lumière sur les événements n’est pas encore établie, certains médiacrates glosent déjà sur les conséquences géopolitiques de l’arraisonnement de la flottille. J’ai le vague sentiment qu’il manque quelques lignes à la partition. Comment peut-on analyser la situation sans avoir pu accéder à des informations permettant de comprendre dans les détails ce qui s’est passé ? A ce stade, rendons à César, ce qui appartient à César: le quotidien Libération, avec une interview de Pierre Razoux ainsi qu’un billet de blog de Jean-Dominique Merchet, offre à ses lecteurs des informations qui permettent de mieux saisir le déroulement des faits dans la nuit de dimanche à lundi. Notons que la plupart des chroniqueurs et analystes n’ont cependant pas pu accéder à ce type d’infos dans la mesure où ils ont rendu leur copie au moment où Libé mettait en ligne ces informations.
  • La profusion d’analyses, d’éditos et de chroniques ont tendance à noyer le poisson – un comble pour un arraisonnement dans les eaux internationales…- . Ces productions constituent une sorte de « bruit » qui enveloppe le sujet  et qui finit par faire corps avec ce dernier. Mais le « noyau » me semble passer à la trappe. Qu’en est-il des faits ? Qui sont les acteurs du drame ? Quels sont leurs intérêts ? Ces questions restent pour l’heure sans réponses.

La couverture médiatique est incomplète sur ce sujet. Si les informations de Libération permettent de saisir le déroulement final de cette tragique affaire, beaucoup de travail reste à faire en amont. J’aurais bien voulu savoir par exemple par qui est formé ce convoi. Certaines sources mentionnent la présence de membres du Hamas sur les bateaux. D’autres insistent sur le travail d’ONGs venant délivrer de l’aide humanitaire pour la bande de Gaza. En quoi consiste ce matériel ? Quelles associations étaient représentées dans le convoi. Des membres du parlement européen qui devaient faire le voyage ont été priés de rester à quai. Par qui ? Pourquoi ? Nous n’avons pour l’instant aucune information. Bref, les analyses pleuvent alors que les faits demeurent obscurs.  A défaut de déployer de grands moyens dans l’enquête sur les faits, on investit dans une forme de journalisme d’opinion qui y va de son petit édito ou de sa petite chronique. Mais qui recherche encore la vérité ? Qui a encore les moyens de porter la plume dans la plaie ?

Guillaume Henchoz

N.B. Cette humeur, portée à chaud suite à la revue de presse quotidienne ne tiendra peut-être pas l’épreuve des faits dans quelques jours. Espérons…

Les nouveaux horizons du journalisme d’investigation

Les nouveaux horizons du journalisme d’investigation

[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

Voici encore un billet concernant le «Global Investigative Journalism Conference» (GIJC) qui s’est tenu fin avril à Genève. L’idée de ce papier est de rappeler brièvement les différents points forts de la conférence et de renvoyer à des ressources ou des articles publiés sur ce blog ou ailleurs pour celles et ceux qui désireraient creuser certains  aspects liés au  journalisme d’investigation

Les techniques évoluent et cela n'est pas sans conséquences sur quelques fondamentaux...

L’un des principaux axes de ce GIJC 2010 concernait les business models inhérents au journalisme d’investigation. Le premier constat qui s’impose concerne l’état de santé économique des groupes de presse. C’est un refrain connu : les médias perdent de l’argent, la presse doit faire face à une double crise, structurelle et conjoncturelle, etc., etc. Pas besoin d’avoir effectué des années de sociologie des médias pour comprendre que le journalisme d’investigation, qui s’articule autour d’un temps long et qui nécessite des moyens parfois considérables fait figure de victime collatérale par les temps qui courent. Est-ce que cette pratique journalistique est en voie d’extinction pour autant ? Non, répondent de nombreux intervenants. Elle est par contre en mutation. Ce sont ces lignes de ruptures que ce billet souhaiterait pointer.

Commençons d’abord par quelques problèmes de définition.  A priori, on pourrait comprendre la notion de journalisme d’investigation comme un concept creux, relevant du pléonasme. Toute forme de journalisme relève d’une certaine pratique de l’enquête : l’éthique journalistique voudrait que chaque information fasse l’objet de vérifications et de recoupements. Dans cet esprit, «journalisme d’investigation» deviendrait une étiquette affublée à quelques vieux barons qui se tourneraient discrètement les pouces tandis que d’autres reporters, les vrais journalistes qui en veulent, feraient de l’investigation au quotidien. Cette vision caricaturale et un brin pathétique est pourtant bien ancrée chez certains membres de la profession. On pourra lire à ce sujet un billet de Fathi Derder, journaliste à la Télé, publié dans le 24heures. On consultera ensuite la réponse de Jean-Claude Péclet sur son blog, Béquilles.ch. Le lecteur attentif constatera rapidement que cette amorce de polémique helvético-suisse autour de la notion de «journalisme d’investigation» ne répond pas au problème de fond : En quoi consiste exactement cette pratique journalistique et quels sont les éléments qui permettent de la différencier d’autres formes de journalismes ? J’avais déjà commencé à esquisser une ébauche de réponse dans un billet précédent, faisant remarquer que le journalisme d’investigation s’articule sur un autre tempo que le journalisme «classique». Mark Lee Hunter, professeur à l’université de Paris-II, et auteur d’un manuel de journalisme d’investigation que l’on peut librement télécharger depuis son site compare une série d’éléments permettant de dissocier ces deux démarches :

L’enquête par hypothèse : manuel du journaliste d’investigation, p. 8

Cette synthèse devrait permettre de réconcilier plus d’un «théoricien» du journalisme, non ?

Eléments centraux du GIJC, de nombreux panels s’articulaient autour de modèles économiques permettant de soutenir le journalisme d’investigation. Ces nouveaux modèles sous-tendent également de nouvelles pratiques/techniques d’enquête. Bien que de nombreux intervenants ont plutôt cherché à se montrer optimistes, on aura compris entre les lignes que l’âge d’or est révolu. Faut-il pour autant s’en plaindre et baisser les bras ? Assurément non. Le sentiment (subjectif donc…) de se trouver dans une phase de transition ne m’est jamais apparu de manière aussi importante que lors de ce Congrès. Après avoir assisté à plusieurs des panels concernant différents modèles économiques, il me semble que l’on se dirige vers trois types de financement :

1/ Stephen Engelberg est venu présenter Propublica, sa fondation spécialisée dans le journalisme d’enquête. Nous avions déjà rédigé un petit papier sur sa présentation. Son business plan est assez simple : il reçoit de l’argent de la part de gens très (très, très, très, …) riches qui signent une charte rédactionnelle s’engageant à ne pas intervenir sur les contenus. Propublica prend le temps de ficeler des enquêtes pertinentes pour différents formats. Ces dernières sont ensuite diffusées par les médias traditionnels avant de se retrouver en libre accès sur leur site. Modèle idéal – si toutefois les conditions de rédaction font l’objet d’une charte ou d’un règlement et que ce dernier est accessible aux lecteurs – le financement par fondations a aussi des limites. Il ne permet pas de couvrir tous les  projets d’enquête et constitue plutôt un business de niche. Il a également tendance à se substituer aux médias traditionnels et valide la thèse de groupes de presse qui ne seraient plus à même de fournir des contenus originaux à leurs lecteurs/auditeurs/internautes.

Pearlstine dirige Bloomberg. A la base le magazine était une agence de presse spécialisée dans la finance

2/Gilles Marchand (saint patron de la Radio-Télévision suisse romande) et Norman Pearlstine (grand manitou de Bloomberg) ont animé un panel autour du journalisme d’investigation comme valeur ajoutée. L’idée est de considérer cette pratique journalistique comme l’occasion de se démarquer du «mainstream» médiatique actuel. Les journaux et les jités ont toujours plus tendance à se ressembler et il devient difficile de produire de l’information originale qui se démarque du flux. Le journalisme d’enquête permet de définir une identité propre à un organe de presse et justifierait ainsi un investissement lourd de la part du groupe. En partant du cas suisse, ce modèle me paraît bien convenir à la TSR qui présente des investigations de qualité dans des émissions comme Temps présents ou même lors des ses magazines hebdomadaires. Force est de constater que cela n’est cependant pas le cas dans la presse écrite. Les grandes enquêtes sont encore le fruit de journalistes qui s’éclipsent un certain temps de leur rédaction et qui restituent le fruit de leur recherche dans des livres (souvent publiés par des éditeurs français, d’ailleurs). Nous avions traité de ce problème dans le magazine EDITO du mois d’avril. Malheureusement, la presse suisse romande, un peu trop frileuse, n’ose pas se lancer dans des enquêtes qui pourraient faire l’objet d’articles en série. Pourtant, si on se penche sur des exemples français, on peut constater que cela marche. Le site d’information Médiapart finance ainsi deux journalistes à 60 % pour traiter exclusivement de l’affaire Karachi. Au final, cela donne un dossier très complet accessible aux abonnés du site ainsi que la publication d’un livre aux éditions du Stock. Un exemple à suivre, même à l’échelle de la Suisse romande.

3/ Mark Lee Hunter a également pointé une autre source de financement des enquêtes : Les associations et les Organisations non gouvernementales. Selon le journaliste maintenant enseignant à Paris-II, ces structures possèdent les fonds nécessaires pour financer des enquêtes au long cours. Quand on lui rétorque que cela pose un certain nombre de problèmes déontologiques – mais qu’en est-il de l’indépendance du journaliste ? Peut-on rester objectif tout en travaillant pour le compte d’une ONG ?- Hunter botte en touche. Selon lui, ce mode de collaboration ne doit pas faire l’objet d’une réflexion liée à l’objectivité des reporters mais à la transparence de leur position face à leurs lecteurs. Le journaliste américain affirme, études à l’appui, que les «consommateurs» ne croient de toute façon plus à l’objectivité des reporters depuis longtemps et que le code éthique du journalisme doit faire l’objet d’une refondation sur la notion de «transparence». En bref, il s’agit d’assumer la position occupée par l’enquêteur et de la communiquer à ses lecteurs. C’est ce que j’avais essayé de synthétiser dans un billet consacré à Mark Lee Hunter.

L’apparition de ces nouveaux modèles économiques n’est pas sans incidence sur l’évolution de la pratique du journalisme d’investigation. Le GIJC a pu mettre en lumière l’évolution de nouvelles techniques d’enquête et de nouveaux modes d’organisation. Si auparavant l’investigation était principalement le fruit d’un travail solitaire, il ressort que c’est de moins en moins le cas de nos jours. L’heure est au partage des réseaux, des connaissances et des informations. Il apparaît que cela peut sembler à priori contraire à une certaine pratique du journalisme qui voit le reporter garder jalousement son carnet d’adresse et ses infos. Les enquêtes sont maintenant globales et transnationales. Pour remonter le fil de certaines affaires, il faut pouvoir compter sur plusieurs groupes d’investigateurs qui partagent le résultats de leur enquête et qui s’accordent sur les modes et les temps de la publication. Il n’apparaît pas nécessaire d’envoyer des «grands reporters» aux quatre coins du globe quand on peut compter sur des journalistes bien implantés dans une région et bien documentés sur certaines thématiques. Ils sont mieux à même de récolter l’info et de la transmettre à leurs collègues. Nous en avons eu une belle démonstration lors du panel organisé par David Kaplan sur les réseaux internationaux du trafic de cigarettes. Cette nouvelle pratique de l’investigation bute toutefois sur la mise en concurrence des différents groupes de presse, même si des brèches commencent à s’ouvrir notamment du côté du Center for public integrity ou, plus près de chez nous, dans la création d’une plate-forme comme Swiss investigation.

Notons encore que le GIJC a été l’occasion pour de nombreux journalistes de se rencontrer et d’échanger pratiques, réseaux et informations. Le congrès se voulait loin d’une conférence-débat et désirait vraiment constituer un temps et un espace de formation continue pour tous les journalistes qui y ont participé. C’est, de mon point de vue, mission accomplie. C’était l’occasion de rencontrer des reporters aux méthodes souvent différentes mais qui partageaient un des fondamentaux du journalisme : porter la plume dans la plaie. Les pistes et les réflexions amorcées durant ces quelques jours à Genève ont laissé des traces. A ce titre, on consultera le site du GIJC sur lequel on trouvera les conférences vidéos des principales interventions ainsi que le matériel utilisé par les journalistes ayant organisé chaque panel.. Le prochain rendez-vous est déjà agendé. Il aura lieu l’année prochaine à Kiev ou le GIJC poursuivra son petit bonhomme de chemin.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : J’ai eu l’occasion de produire un certain nombre de billets concernant le 6ème Congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu fin avril à Genève. J’y ai assisté pour le compte du magazine EDITO . Nous publierons un petit dossier sur le congrès dans le prochain numéro qui paraîtra fin juin. Les articles seront ensuite disponibles sur  Chacaille (courant juillet).

Mark Lee Hunter et les nouveaux modèles économiques du journalisme d’investigation

Mark Lee Hunter et les nouveaux modèles économiques du journalisme d’investigation

[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

Il porte bien son nom, Mark Lee Hunter. Le « chasseur » enseigne le reportage et l’enquête à l’université de Paris-II. Il était au 6ème congrès d’investigation de Genève où on a pu l’entendre s’exprimer sur les modèles économiques de l’investigation. Ce journaliste passé à la recherche en a également profité pour esquisser une nouvelle éthique du métier.

On a beaucoup discuté modèles économiques au cours des conférences qui se sont tenues à Genève sur le journalisme d’investigation. La crise des médias alliée à la crise conjoncturelle inquiète évidemment les groupes de presse. Comment continuer à financer de grandes enquêtes aux ramifications internationales dans une période d’austérité économique ? L’une des réponse est le recours au financement des investigations par des fondations. Une structure comme Propublica en a fait sa spécialité. Nous en avions déjà parlé ici. Toutefois, le journaliste américain Mark Lee Hunter ne s’en satisfait pas. « Je pense que nous sommes dans un moment de transition. Nous allons déboucher sur autre chose. Il faudra trouver d’autres modèles pour compléter ces fonds », affirmait-il en substance dans une interview diffusée par Médialogues. Si les fondations sont idéales pour faire le joint entre un ancien modèle de presse et le nouveau qui commence à peine à se dessiner, elles ne constituent cependant pas la panacée.

En fait, le journalisme d’investigation est vendeur, si on suit le raisonnement du journaliste américain: « Dans les études que nous avons menées, nous avons pu constater que les médias qui marchent le mieux ont quelque chose que les autres n’ont pas. Il s’agit d’une certaine indépendance mais également d’une différence de contenu ». Et c’est précisément là qu’intervient l’investigation. Dans un contexte où les médias s’uniformisent pour finir par tous se ressembler un peu, l’enquête permet d’apporter une certaine plus value au média qui la publie, lui offrant la possibilité de sortir du lot, de s’extraire du flux.

« L’objectivité fait place à la transparence », confie encore Mark Hunter au micro d’Alain Maillard (Médialogues). Le journaliste américain continue à passer en revue les scénarios de financement. Parmi ceux-ci, il aborde la possibilité de collaborer avec des associations et des organisations non-gouvernementales. Mais n’y a-t-il pas un risque de voir l’objectivité du journalisme sacrifiée sur l’autel de cette collaboration ? Pour Hunter, la question ne se pose pas en ces termes : « Quand on analyse des enquêtes d’opinion sur la crédibilité des journalistes, on constate une remise en question de leur objectivité ». Les journalistes n’ont pas bonne presse, on l’a déjà mentionné. La sacro-sainte objectivité de la presse, plus personne n’y croit. Mais il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain : La démarche journalistique a encore un sens si elle parvient à imposer de nouveaux codes. En fait de codes, c’est une nouvelle éthique de la vérité articulée à la notion de transparence que soutient Mark Lee Hunter. Comme pour le prouver, Les représentants des associations GreenPeace et Human Rights Watch en ont remis une couche. Ils se déclarent tout-à-fait disposés à collaborer avec des journalistes pour autant que ces derniers adhèrent à leur point de vue et soutiennent leur cause. Selon Hunter, Le public ne s’en choquerait pas, au contraire.

Bref, « le journalisme d’investigation se porte bien, merci » lançait Mark Lee Hunter sur le plateau de la TSR. Les écoles sont pleines et les vocations sont toujours là. A l’écouter, le travail de journaliste n’a pas changé : Le boulot consiste toujours à chercher la vérité et l’exposer au grand public. On peut toujours bidouiller l’éthique, il y a des fondamentaux qui ne s’oublient pas.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : Je n’ai malheureusement pas pu assister à la conférence modérée par Mark Lee Hunter. Ce billet repose sur des informations glanées en écoutant l’interview de Hunter réalisée par Alain Maillard et en visionnant son court passage sur le plateau du TJ de la TSR. Des informations générales ont également été trouvées sur le site du journaliste : http://markleehunter.free.fr . On peut notamment y trouver son manuel du journalisme d’investigation en téléchargement libre.

Boobs everywhere : une solution originale pour sauver la presse

Boobs everywhere : une solution originale pour sauver la presse

[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

Les médias sont en crise, à la recherche de nouveaux modèles économiques.Pourtant les idées ne manquent pas. A L’East Bay Express, un hebdomadaire basé à Oakland (US),  on pense avoir trouvé un mode de financement original et rentable…

If one mayor represented all of Alameda and Contra Costa counties, that person’s 2.5 million constituents would live in the country’s fourth-largest city. And just as these East Bay counties are very different from the rest of the San Francisco Bay Area, the East Bay Express is a very different paper. From the international populations that make Oakland and Richmond so dynamic, to the ideological diversity that separates Berkeley from Walnut Creek, our readers are united by their love of a region that is second to nowhere in beauty, livability, intellectual firepower, and cosmopolitan charm.

Every week, the Express provides these well-educated world travelers the only medium dedicated exclusively to them. From our authoritative cover stories; to our in-depth local reporting, arts and dining coverage; to the area’s most comprehensive weekly calendar; the East Bay Express has been this vibrant region’s leading voice since 1978.

Présentation du journal extraite de son site