Pas de pot, Polanski !

Pas de pot, Polanski !

Roman Polanski s’est fait gauler à Zurich dimanche soir. Les autorités judiciaires helvétiques ne l’ont pas loupé. Le cinéaste a été arrêté et risque de se faire extrader en direction des Etats-Unis. Le journal Le Temps ainsi que la TSR reviennent sur les circonstances qui ont poussé Polanski à fuir les Etats-Unis pour trouver asile en France et en Pologne… et continuer une belle carrière de cinéaste.

Le monde culturel européen est en émoi. Le Monde politique aussi : de Frédéric Mittérand à Bernard Kouchner, en passant même par Nicolas Sarkozy, le cinéaste ne manque pas d’appuis et c’est tant mieux. L’affaire pour laquelle il risque de se retrouver extradé ne vaut pas un pet de chamelle. Et croyez-nous, on sait de quoi on cause. Des pets de chamelles on s’en ramasse quotidiennement en Suisse. C’est la saison. Le cinéaste a certes couché avec une mineure qui ne lui en tient pas rigueur et cet événement ne grandit pas les beaux-arts, mais cela vaut-il la peine de gâcher autant de temps, d’argent et d’énergie pour des éléments aussi insignifiants ?

La réponse est oui. La Suisse est tenue de séquestrer et renvoyer à la justice toute les personnes soupçonnées de pédophilie. Roman Polanski est en fait une victime collatérale d’un durcissement de la loi… votée par le peuple Suisse l’année dernière. On pensait se retrouver avec des sadiques et des pervers derrière les barreaux et nous voilà avec un réalisateur à extrader. Il y a un point positif que je ne peux toutefois pas m’empêcher de soulever. On fait pas de demi-mesure en Suisse. Polanski ou Dupont, c’est du pareil au même. Il débarque, on l’appréhende et on lui lit ses droit (à moins que ce soit le contraire, je ne sais plus…). Et tant pis si ça fait grincer les dents les voisins.

Et maintenant ? Problème : l’arrestation du franco-polonais vole la vedette à nos deux malheureux compatriotes séquestrés sur le sol libyen. Solution : on pourrait imaginer de soigner les furoncles de notre diplomatie pathétique avec le baume que dispense notre justice psychorigide. En clair, cela donne trois scénarios à étudier de près.

1. La Suisse livre Polanski aux Etats-Unis et obtient une ristourne sur le nombre de contribuables américains fraudant le fisc qu’elle s’est engagée à dénoncer. On laisse nos deux compatriotes passer l’hiver au chaud et on trouve une autre vedette à séquestrer.

2. La Suisse rend Polanski à la France contre son rôle de médiateur dans le différend qui oppose la Confédération à la Libye. Après tout, si Cécilia a ramené une flopée d’infirmières bulgares à la maison, Carla devrait pouvoir s’en sortir avec deux petits suisses.

2bis. La Suisse rend Polanski à la Pologne contre son rôle de médiateur dans le différend qui oppose la Confédération à la Libye. Moins glamour que le point précédent et un peu plus casse-gueule, ce scénario a pour principal mérite de doucher les autorités françaises et d’initier les diplomates libyens aux langues slaves.

3. On livre directement Polanski à la Libye. Contre rien. Comme ça. Gratis. Juste pour rire. Pour instituer le  « happening diplomatique » comme nouvelle forme d’expression artistique.

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Guillaume Henchoz

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Her name was Neda (nous l’avons tous vue mourir en direct)

Léontios (…) aperçut que des cadavres gisaient près de chez l’exécuteur public : à la fois, il désirait regarder, et à la fois, au contraire, il était indigné, et se détournait. Pendant un certain temps il aurait lutté et se serait couvert le visage ; mais décidément dominé par le désir, il aurait ouvert grands les yeux et, courant vers les cadavres « Voici pour vous, dit-il, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle ! « 

Platon, La République, Livre IV

Moi aussi j’ai commencé par me détourner. Moi aussi j’ai ouvert grands les yeux. La vidéo tournait en boucle depuis ce week-end. Youtube vient d’en limiter l’accès : il faut désormais s’identifier avant de pouvoir la visionner. Moyennant une rapide procédure d’inscription, vous pourrez tout de même assister aux derniers instants de Neda, tuée d’une balle dans le thorax dans les rues de Téhéran. Vous y verrez ses proches, paniqués, qui gesticulent autour de son corps. Vous la verrez se vider de son sang. Vous la verrez, fixant l’objectif du téléphone portable qui s’empare de ses derniers instants. Vous la verrez, et après ? Je l’ai vu. Malaise.

On en parle sur Twitter, sur Facebook, dans les blogs et les journaux. Elle est passée sur CNN, Neda. C’est là que je l’ai vue. Un peu comme quand on roule en voiture et que l’on croise un accident : on ralentit, on guigne, on laisse échapper quelques Oh Putain ! et autres Mon Dieu ! Ensuite on repasse en deuxième, on accélère, on s’éloigne des lieux du drame. Des images de violence, on en a malheureusement l’habitude. Il suffit d’allumer son poste de télévision pour se trouver presque invariablement confronté à la souffrance de l’espèce humaine. Il y a pourtant une sorte de surenchère dans la vidéo présentant la mort de Neda :  ce qui choque ici, c’est l’obscénité, le caractère nu, quasi pornographique qui s’établit dans le lien entre la victime et l’observateur : elle est belle, nous sommes sales.

Comment justifier que nous puissions nous repasser et faire circuler la mort de Neda sur la Toile ? A cette question insoluble, voici une piste de Susan Sontag à méditer :aucun « nous »ne devrait valoir dès lors que le sujet traité est le regard qu’on porte sur la douleur des autres. Et l’essayiste de rajouter : les photographies poignantes ne perdent pas fatalement leur pouvoir de choquer. Mais elles ne sont pas d’un grand secours si la tâche est de comprendre. Les récits peuvent nous amener à comprendre. Les photographies font autre chose : elle nous hante.

Certes, il n’est pas question d’une photographie, mais d’une courte vidéo. A ce titre, un sémiologue pourrait considérer ce support comme un récit imagé, puisque le document a une valeur narrative diachronique. Je perçois toutefois cette vidéo comme une photo, telle que peut la définir Susan Sonntag : une image qui nous hante. Ici, le récit sous-tendu par la vidéo apporte peu de compréhension, peu d’éléments d’information, sinon que les forces de l’ordre iraniennes tirent dans une foule au sein de laquelle se trouvait une jeune fille. La vidéo de Neda est un fantôme qui nous hante. Un de plus.

Le problème, note Susan Sontag, ce n’est pas qu’on se souvient grâce aux photographies, mais qu’on ne se souvient que des photographies: Cette forme de remémoration par la photographie éclipse les autres formes de compréhension et de remémoration. (…). La remémoration prend de plus en plus la forme non pas du rappel à la mémoire d’une histoire mais de la capacité à convoquer une image. Que restera-t-il de ce décès en direct et en images dans les rues de Téhéran ce samedi 20 juin 2009 ? Dans dix, vingt, trente ans, quand nous aurons oublié les élections iraniennes, les manifestaions qui ont suivi, les mollahs qui s’accrochaient au pouvoir,  que restera-t-il sinon l’image volée d’un regard qui s’éteint, fixé à tout jamais par la caméra d’un téléphone portable.

Une chose est certaine cependant : d’autres vidéos présentant les dépouilles des manifestants circulent aussi sur le web. Si toutes ne relèvent pas de la même puissance évocatrice que celle de Neda, elles n’en sont pas moins choquantes pour autant : elles sont, pour la grande majorité, réalisées à partir de téléphones mobiles et cherchent à montrer invariablement la même chose : le sang, la violence, les corps mutilés ou molestés, les cadavres. Elles montrent aussi les agglutinements de manifestants autour des corps, brandissant leur cellulaire. J’imagine que, tout comme moi, vous avez aussi la possibilité de réaliser des petits films depuis votre portable. Comment réagirons-nous quand cela nous arrivera ?

Guillaume Henchoz

(je n’ai pas mis en lien les vidéos dont il est question dans ce texte. Vous les trouverez vous-même)

Pour creuser : Susan Sontag, Devant la douleur des autres, Paris : Christian Bourgois, 2003, 138 p.