Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul »

Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul »

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Malgré la présence de nombreux journalistes suisses, certaines organisations n’ont pas bien mesuré l’importance de la 6ème Conférence internationale des journalistes d’investigation (GIJC) qui s’est tenue en avril à Genève, estime Jean-Philippe Ceppi. Propos recueillis par Guillaume Henchoz Lire la suite « Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul » »

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Eric Lemus : «We are not heroes, we are just storytellers»

Eric Lemus : «We are not heroes, we are just storytellers»
Eric Lemus

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«Vous avez le temps de répondre à quelques questions» ? «Yes, sure, no problemo». Il a l’air amusé de se plier au jeu de l’interview, Eric Lemus. Il faut dire que normalement c’est lui qui tient le micro. Il est venu à Genève pour s’exprimer dans une conférence traitant de l’investigation sur les gangs en Amérique du Sud. Ce Salvadorien a beaucoup enquêté sur les Maras, des bandes établies dans son pays.

La pègre locale ne constitue toutefois pas le seul fonds de commerce du journaliste. Ce correspondant de BBC Mundo s’intéresse à de nombreuses thématiques qui traversent l’Amérique centrale : «Je couvre l’exclusion sociale, les problèmes liés aux droit de l’homme ainsi que la question de l’environnement. Je relaie également les questions de politiques internationales». Le journalisme est une vocation qui s’est imposée assez tôt dans sa vie. Petit, Lemus se souvient des débuts de la guerre civile qui a secoué le Salvador : «J’avais sept ans au début du conflit. Juste en face de chez moi, il y avait un terrain de football qui servait de lieu d’exécution pour les escadrons de la mort. La journée, on jouait au ballon entre les flaques de sang. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré pour la première fois des journalistes. C’étaient des correspondants étrangers qui venaient couvrir les événements. Plus tard, j’ai eu l’occasion d’effectuer des études chez les jésuites où des cours de journalisme étaient proposés. Je n’ai pas hésité». Sa formation universitaire, il la complète dans une université espagnole avant de se voir proposer le poste de correspondant en Amérique centrale pour la BBC : «J’avais le choix entre vivre confortablement mais comme un étranger en Espagne ou retourner au pays pour y exercer le métier auquel je m’étais formé. J’ai rapidement décidé de retourner au Salvador».

Père de deux enfants, Lemus a développé une sorte d’économie de la prise de risque dans ses reportages : «Avant même de partir sur le terrain, j’essaie toujours de me demander quand et comment va se terminer l’histoire que j’ai envie de raconter. Je me fixe des limites. Une fois mon travail de journaliste effectué, je coupe les ponts ». Une condition nécessaire pour s’assurer un minimum de sécurité parce que «we are not heroes» nous confie-t-il dans le blanc des yeux, «we are just storytellers». On tâchera de s’en souvenir, promis.

Guillaume Henchoz

Portrait initialement publié dans le magazine EDITO

Aniruddha Bahal : «L’investigation demande du temps, de d’argent et du talent. Beaucoup de talent»

Aniruddha Bahal : «L’investigation demande du temps, de d’argent et du talent. Beaucoup de talent»
Aniruddha Bahal

Fondateur du site Cobrapost.com, Aniruddha Bahal était présent au GIJC afin de présenter ses dernières enquêtes en caméra cachée. Ce n’est toutefois pas avec une caméra qu’il a commencé à exercer ses talents : «Plus jeune, je voulais devenir écrivain. Comme j’aimais écrire, je m’étais dit que le journalisme serait une option intéressante. En fait maintenant que j’ai eu l’occasion de publier je me rends compte que ces deux activités ne sont pas si indissociables. J’alterne donc entre travail d’écriture et journalisme».

Le reporter indien a eu l’occasion de lancer un site internet qui l’a durablement installé dans le champs du journalisme indien. Côté modèle économique, le reporter avoue que le projet est encore en phase d’expérimentation : «Notre site est une sorte d’agrégateur d’attention. Il ne nous rapporte cependant pas de quoi manger. L’argent qui rentre provient des ventes de nos émissions à des chaînes de télévisions conventionnelles. Nous plaçons ensuite le fruit de nos investigations en ligne, une fois qu’elles ont été diffusées par les médias traditionnels». Cobrapost a déjà produit plus de 40 enquêtes depuis ses débuts en 2004. Aniruddha Bahal a bien conscience de travailler dans un secteur de niche. En Inde comme ailleurs la presse a pris un tournant commercial. Le rythme de l’information s’est accéléré et les formats se sont réduits, or l’investigation, «ça demande du temps de l’argent et du talent. Beaucoup de talent», rappelle le journaliste indien.

Aux problèmes économiques s’ajoutent le fait qu’il est parfois dangereux d’enquêter sur certains sujets dans son pays. «Nous rencontrons souvent des problèmes avec les autorités, particulièrement lorsque nous enquêtons sur des affaires de corruption», note le journaliste qui reste toutefois positif : «L’Inde est une grande démocratie et les médias sont en plein développement». Gageons que Cobrapost saura s’y trouver une place.

Guillaume Henchoz

Portrait publié initialement dans le magazine EDITO

Les nouveaux horizons du journalisme d’investigation

Les nouveaux horizons du journalisme d’investigation

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Voici encore un billet concernant le «Global Investigative Journalism Conference» (GIJC) qui s’est tenu fin avril à Genève. L’idée de ce papier est de rappeler brièvement les différents points forts de la conférence et de renvoyer à des ressources ou des articles publiés sur ce blog ou ailleurs pour celles et ceux qui désireraient creuser certains  aspects liés au  journalisme d’investigation

Les techniques évoluent et cela n'est pas sans conséquences sur quelques fondamentaux...

L’un des principaux axes de ce GIJC 2010 concernait les business models inhérents au journalisme d’investigation. Le premier constat qui s’impose concerne l’état de santé économique des groupes de presse. C’est un refrain connu : les médias perdent de l’argent, la presse doit faire face à une double crise, structurelle et conjoncturelle, etc., etc. Pas besoin d’avoir effectué des années de sociologie des médias pour comprendre que le journalisme d’investigation, qui s’articule autour d’un temps long et qui nécessite des moyens parfois considérables fait figure de victime collatérale par les temps qui courent. Est-ce que cette pratique journalistique est en voie d’extinction pour autant ? Non, répondent de nombreux intervenants. Elle est par contre en mutation. Ce sont ces lignes de ruptures que ce billet souhaiterait pointer.

Commençons d’abord par quelques problèmes de définition.  A priori, on pourrait comprendre la notion de journalisme d’investigation comme un concept creux, relevant du pléonasme. Toute forme de journalisme relève d’une certaine pratique de l’enquête : l’éthique journalistique voudrait que chaque information fasse l’objet de vérifications et de recoupements. Dans cet esprit, «journalisme d’investigation» deviendrait une étiquette affublée à quelques vieux barons qui se tourneraient discrètement les pouces tandis que d’autres reporters, les vrais journalistes qui en veulent, feraient de l’investigation au quotidien. Cette vision caricaturale et un brin pathétique est pourtant bien ancrée chez certains membres de la profession. On pourra lire à ce sujet un billet de Fathi Derder, journaliste à la Télé, publié dans le 24heures. On consultera ensuite la réponse de Jean-Claude Péclet sur son blog, Béquilles.ch. Le lecteur attentif constatera rapidement que cette amorce de polémique helvético-suisse autour de la notion de «journalisme d’investigation» ne répond pas au problème de fond : En quoi consiste exactement cette pratique journalistique et quels sont les éléments qui permettent de la différencier d’autres formes de journalismes ? J’avais déjà commencé à esquisser une ébauche de réponse dans un billet précédent, faisant remarquer que le journalisme d’investigation s’articule sur un autre tempo que le journalisme «classique». Mark Lee Hunter, professeur à l’université de Paris-II, et auteur d’un manuel de journalisme d’investigation que l’on peut librement télécharger depuis son site compare une série d’éléments permettant de dissocier ces deux démarches :

L’enquête par hypothèse : manuel du journaliste d’investigation, p. 8

Cette synthèse devrait permettre de réconcilier plus d’un «théoricien» du journalisme, non ?

Eléments centraux du GIJC, de nombreux panels s’articulaient autour de modèles économiques permettant de soutenir le journalisme d’investigation. Ces nouveaux modèles sous-tendent également de nouvelles pratiques/techniques d’enquête. Bien que de nombreux intervenants ont plutôt cherché à se montrer optimistes, on aura compris entre les lignes que l’âge d’or est révolu. Faut-il pour autant s’en plaindre et baisser les bras ? Assurément non. Le sentiment (subjectif donc…) de se trouver dans une phase de transition ne m’est jamais apparu de manière aussi importante que lors de ce Congrès. Après avoir assisté à plusieurs des panels concernant différents modèles économiques, il me semble que l’on se dirige vers trois types de financement :

1/ Stephen Engelberg est venu présenter Propublica, sa fondation spécialisée dans le journalisme d’enquête. Nous avions déjà rédigé un petit papier sur sa présentation. Son business plan est assez simple : il reçoit de l’argent de la part de gens très (très, très, très, …) riches qui signent une charte rédactionnelle s’engageant à ne pas intervenir sur les contenus. Propublica prend le temps de ficeler des enquêtes pertinentes pour différents formats. Ces dernières sont ensuite diffusées par les médias traditionnels avant de se retrouver en libre accès sur leur site. Modèle idéal – si toutefois les conditions de rédaction font l’objet d’une charte ou d’un règlement et que ce dernier est accessible aux lecteurs – le financement par fondations a aussi des limites. Il ne permet pas de couvrir tous les  projets d’enquête et constitue plutôt un business de niche. Il a également tendance à se substituer aux médias traditionnels et valide la thèse de groupes de presse qui ne seraient plus à même de fournir des contenus originaux à leurs lecteurs/auditeurs/internautes.

Pearlstine dirige Bloomberg. A la base le magazine était une agence de presse spécialisée dans la finance

2/Gilles Marchand (saint patron de la Radio-Télévision suisse romande) et Norman Pearlstine (grand manitou de Bloomberg) ont animé un panel autour du journalisme d’investigation comme valeur ajoutée. L’idée est de considérer cette pratique journalistique comme l’occasion de se démarquer du «mainstream» médiatique actuel. Les journaux et les jités ont toujours plus tendance à se ressembler et il devient difficile de produire de l’information originale qui se démarque du flux. Le journalisme d’enquête permet de définir une identité propre à un organe de presse et justifierait ainsi un investissement lourd de la part du groupe. En partant du cas suisse, ce modèle me paraît bien convenir à la TSR qui présente des investigations de qualité dans des émissions comme Temps présents ou même lors des ses magazines hebdomadaires. Force est de constater que cela n’est cependant pas le cas dans la presse écrite. Les grandes enquêtes sont encore le fruit de journalistes qui s’éclipsent un certain temps de leur rédaction et qui restituent le fruit de leur recherche dans des livres (souvent publiés par des éditeurs français, d’ailleurs). Nous avions traité de ce problème dans le magazine EDITO du mois d’avril. Malheureusement, la presse suisse romande, un peu trop frileuse, n’ose pas se lancer dans des enquêtes qui pourraient faire l’objet d’articles en série. Pourtant, si on se penche sur des exemples français, on peut constater que cela marche. Le site d’information Médiapart finance ainsi deux journalistes à 60 % pour traiter exclusivement de l’affaire Karachi. Au final, cela donne un dossier très complet accessible aux abonnés du site ainsi que la publication d’un livre aux éditions du Stock. Un exemple à suivre, même à l’échelle de la Suisse romande.

3/ Mark Lee Hunter a également pointé une autre source de financement des enquêtes : Les associations et les Organisations non gouvernementales. Selon le journaliste maintenant enseignant à Paris-II, ces structures possèdent les fonds nécessaires pour financer des enquêtes au long cours. Quand on lui rétorque que cela pose un certain nombre de problèmes déontologiques – mais qu’en est-il de l’indépendance du journaliste ? Peut-on rester objectif tout en travaillant pour le compte d’une ONG ?- Hunter botte en touche. Selon lui, ce mode de collaboration ne doit pas faire l’objet d’une réflexion liée à l’objectivité des reporters mais à la transparence de leur position face à leurs lecteurs. Le journaliste américain affirme, études à l’appui, que les «consommateurs» ne croient de toute façon plus à l’objectivité des reporters depuis longtemps et que le code éthique du journalisme doit faire l’objet d’une refondation sur la notion de «transparence». En bref, il s’agit d’assumer la position occupée par l’enquêteur et de la communiquer à ses lecteurs. C’est ce que j’avais essayé de synthétiser dans un billet consacré à Mark Lee Hunter.

L’apparition de ces nouveaux modèles économiques n’est pas sans incidence sur l’évolution de la pratique du journalisme d’investigation. Le GIJC a pu mettre en lumière l’évolution de nouvelles techniques d’enquête et de nouveaux modes d’organisation. Si auparavant l’investigation était principalement le fruit d’un travail solitaire, il ressort que c’est de moins en moins le cas de nos jours. L’heure est au partage des réseaux, des connaissances et des informations. Il apparaît que cela peut sembler à priori contraire à une certaine pratique du journalisme qui voit le reporter garder jalousement son carnet d’adresse et ses infos. Les enquêtes sont maintenant globales et transnationales. Pour remonter le fil de certaines affaires, il faut pouvoir compter sur plusieurs groupes d’investigateurs qui partagent le résultats de leur enquête et qui s’accordent sur les modes et les temps de la publication. Il n’apparaît pas nécessaire d’envoyer des «grands reporters» aux quatre coins du globe quand on peut compter sur des journalistes bien implantés dans une région et bien documentés sur certaines thématiques. Ils sont mieux à même de récolter l’info et de la transmettre à leurs collègues. Nous en avons eu une belle démonstration lors du panel organisé par David Kaplan sur les réseaux internationaux du trafic de cigarettes. Cette nouvelle pratique de l’investigation bute toutefois sur la mise en concurrence des différents groupes de presse, même si des brèches commencent à s’ouvrir notamment du côté du Center for public integrity ou, plus près de chez nous, dans la création d’une plate-forme comme Swiss investigation.

Notons encore que le GIJC a été l’occasion pour de nombreux journalistes de se rencontrer et d’échanger pratiques, réseaux et informations. Le congrès se voulait loin d’une conférence-débat et désirait vraiment constituer un temps et un espace de formation continue pour tous les journalistes qui y ont participé. C’est, de mon point de vue, mission accomplie. C’était l’occasion de rencontrer des reporters aux méthodes souvent différentes mais qui partageaient un des fondamentaux du journalisme : porter la plume dans la plaie. Les pistes et les réflexions amorcées durant ces quelques jours à Genève ont laissé des traces. A ce titre, on consultera le site du GIJC sur lequel on trouvera les conférences vidéos des principales interventions ainsi que le matériel utilisé par les journalistes ayant organisé chaque panel.. Le prochain rendez-vous est déjà agendé. Il aura lieu l’année prochaine à Kiev ou le GIJC poursuivra son petit bonhomme de chemin.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : J’ai eu l’occasion de produire un certain nombre de billets concernant le 6ème Congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu fin avril à Genève. J’y ai assisté pour le compte du magazine EDITO . Nous publierons un petit dossier sur le congrès dans le prochain numéro qui paraîtra fin juin. Les articles seront ensuite disponibles sur  Chacaille (courant juillet).

Mark Lee Hunter et les nouveaux modèles économiques du journalisme d’investigation

Mark Lee Hunter et les nouveaux modèles économiques du journalisme d’investigation

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Il porte bien son nom, Mark Lee Hunter. Le « chasseur » enseigne le reportage et l’enquête à l’université de Paris-II. Il était au 6ème congrès d’investigation de Genève où on a pu l’entendre s’exprimer sur les modèles économiques de l’investigation. Ce journaliste passé à la recherche en a également profité pour esquisser une nouvelle éthique du métier.

On a beaucoup discuté modèles économiques au cours des conférences qui se sont tenues à Genève sur le journalisme d’investigation. La crise des médias alliée à la crise conjoncturelle inquiète évidemment les groupes de presse. Comment continuer à financer de grandes enquêtes aux ramifications internationales dans une période d’austérité économique ? L’une des réponse est le recours au financement des investigations par des fondations. Une structure comme Propublica en a fait sa spécialité. Nous en avions déjà parlé ici. Toutefois, le journaliste américain Mark Lee Hunter ne s’en satisfait pas. « Je pense que nous sommes dans un moment de transition. Nous allons déboucher sur autre chose. Il faudra trouver d’autres modèles pour compléter ces fonds », affirmait-il en substance dans une interview diffusée par Médialogues. Si les fondations sont idéales pour faire le joint entre un ancien modèle de presse et le nouveau qui commence à peine à se dessiner, elles ne constituent cependant pas la panacée.

En fait, le journalisme d’investigation est vendeur, si on suit le raisonnement du journaliste américain: « Dans les études que nous avons menées, nous avons pu constater que les médias qui marchent le mieux ont quelque chose que les autres n’ont pas. Il s’agit d’une certaine indépendance mais également d’une différence de contenu ». Et c’est précisément là qu’intervient l’investigation. Dans un contexte où les médias s’uniformisent pour finir par tous se ressembler un peu, l’enquête permet d’apporter une certaine plus value au média qui la publie, lui offrant la possibilité de sortir du lot, de s’extraire du flux.

« L’objectivité fait place à la transparence », confie encore Mark Hunter au micro d’Alain Maillard (Médialogues). Le journaliste américain continue à passer en revue les scénarios de financement. Parmi ceux-ci, il aborde la possibilité de collaborer avec des associations et des organisations non-gouvernementales. Mais n’y a-t-il pas un risque de voir l’objectivité du journalisme sacrifiée sur l’autel de cette collaboration ? Pour Hunter, la question ne se pose pas en ces termes : « Quand on analyse des enquêtes d’opinion sur la crédibilité des journalistes, on constate une remise en question de leur objectivité ». Les journalistes n’ont pas bonne presse, on l’a déjà mentionné. La sacro-sainte objectivité de la presse, plus personne n’y croit. Mais il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain : La démarche journalistique a encore un sens si elle parvient à imposer de nouveaux codes. En fait de codes, c’est une nouvelle éthique de la vérité articulée à la notion de transparence que soutient Mark Lee Hunter. Comme pour le prouver, Les représentants des associations GreenPeace et Human Rights Watch en ont remis une couche. Ils se déclarent tout-à-fait disposés à collaborer avec des journalistes pour autant que ces derniers adhèrent à leur point de vue et soutiennent leur cause. Selon Hunter, Le public ne s’en choquerait pas, au contraire.

Bref, « le journalisme d’investigation se porte bien, merci » lançait Mark Lee Hunter sur le plateau de la TSR. Les écoles sont pleines et les vocations sont toujours là. A l’écouter, le travail de journaliste n’a pas changé : Le boulot consiste toujours à chercher la vérité et l’exposer au grand public. On peut toujours bidouiller l’éthique, il y a des fondamentaux qui ne s’oublient pas.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : Je n’ai malheureusement pas pu assister à la conférence modérée par Mark Lee Hunter. Ce billet repose sur des informations glanées en écoutant l’interview de Hunter réalisée par Alain Maillard et en visionnant son court passage sur le plateau du TJ de la TSR. Des informations générales ont également été trouvées sur le site du journaliste : http://markleehunter.free.fr . On peut notamment y trouver son manuel du journalisme d’investigation en téléchargement libre.

Raconter Dien Bien Phu : Les enjeux de la mémoire vietnamienne

Raconter Dien Bien Phu : Les enjeux de la mémoire vietnamienne

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N’en déplaise à certains, les reporters participant au congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu la semaine dernière à Genève sont loin d’être des « barons qui se tournent les pouces ». En dehors des sessions d’ouverture qui réunissaient des figures médiatiques du petit monde de l’investigation – Seymour Hersh, Roberto Saviano, ou encore Stephen Engelberg – , on trouvait également des panels réunissant des journalistes des quatre coins du globe venus faire état de leur recherche, sur des sujets parfois très éloignés de ce qu’on peut à priori concevoir comme relevant de l’investigation (les banques, les affaires, la corruption, …). Pour preuve, la présentation de Duc Tue Dang portant sur son enquête  auprès des vétérans vietnamiens qui ont vécu la bataille de Dien Bien Phu.

La séance s’est déroulée dans l’une des petites salles au sous-sol du Centre international des congrès de Genève. Pas de caméras pour retransmettre en direct et en streaming la conférence. Quelques traductrices assurent cependant une traduction pour les anglophones, car Duc Tue Dang, journaliste vietnamien, s’exprimera dans un français précis au phrasé distingué. Pendant une heure il nous emmène sur les traces d’une enquête au long cours qu’il a mené avec une petite équipe autour de la bataille de Dien Bien Phu. Moment clé dans le conflit qui oppose les français aux vietnamiens, Dien Bien Phu est une petite vallée en cuvette qui coupe la route permettant aux troupes d’Ho Chi Minh de se ravitailler depuis le Laos. La bataille de Dien Bien Phu durera plus de 150 jours et se terminera en 1954 par l’écrasante victoire du général Giap.

Raconter l’histoire d’une victoire ? Cela peut sembler à priori étrange. « D’habitude ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire » note Duc Tue Dang. Mais dans ce cas précis, la littérature en français est nettement plus florissante… même si elle n’est pas toujours de très bonne qualité. Pourquoi un tel silence du côté vietnamien. En fait de silence nuance le journaliste, c’est surtout  la présence d’un discours officiel sur la bataille qu’il est difficile de contourner. Le Vietnam a ses institutions mémorielles et ses historiens officiels : « C’est comme si nous nous retrouvions avec un trou de mémoire collectif de 55 ans. Les jeunes soldats vietminhs sont rentrés chez eux après la bataille et ont repris leurs activités. Ils n’ont parlé de ce qu’ils ont vécu à personne avant que l’on ne vienne les interroger« .

Comme de nombreuses autres photos de guerre, cette illustration est en fait une reconstitution effectuée bien après la bataille à des fins de propagande. Des soldats vietminhs agitent un drapeau au sommet du QG des forces françaises afin de signifier leur victoire. On ne peut pas s'empêcher de penser au drapeau soviétique flottant sur les ruines du Reichstag ou à celui des américains dressé sur l'île d'Iwo Jima.

C’est précisément ce qui semble intéresser Duc Tue Dang et son équipe : contourner le mur de l’histoire officielle pour raconter la bataille à travers de ceux qui l’ont vécue. Un travail qui aurait été impensable quelques années plus tôt. Mais pourquoi personne ne parle de Dien Bien Phu ? Duc Due Dang a bien une hypothèse : « Face à la victoire, les personnes qui ont pris part au conflit ne trouvaient plus leur place et étaient intimidés: ils avaient peur de sortir des jalons fixés par l’histoire officielle« . L’homme seul n’est rien face à la machine de propagande d’un système résume en substance le journaliste. « C’est un puzzle que nous nous sommes minutieusement efforcés de recomposer« . Duc et son équipe ont ainsi recueilli de nombreux témoignage. Il ont restitué la parole de simples travailleurs, de soldats, d’infirmiers en croisant leurs récits avec ceux de personnes plus influentes présentes également sur le terrain, à l’instar du général Giap.

Quelques journalistes intrigués par la démarche questionnent Duc Tue Dang :  » Mais alors qu’est-ce que vous avez vraiment apporté de plus comme infos par rapport à ce qu’on savait déjà ?« . On est effectivement loin des scoops et des révélations exclusives dont il a été question dans beaucoup d’autres conférences, le journaliste vietnamien le reconnait : « On a pu tout de même parler pour la première fois au Vietnam de la présence de militaires chinois sans être censurés. Mais ce n’est toutefois pas à ce niveau que se trouve l’intérêt premier de notre enquête « . Ce qui compte pour Duc Tue Dang, c’est de pouvoir raconter la vie de gens simples, traumatisés par un passé dont l’histoire officielle n’a que faire. Le journaliste insiste encore sur la chance qu’il a eu, lui et son équipe, de pouvoir réaliser cette investigation qui a été publiée sous la forme d’un livre illustré par la maison d’édition officielle du parti : « C’était le bon moment pour le faire, les relations entre Vietnam et Chine étaient au beau fixe et nous avons lancé le processus au moment du cinquantenaire de l’indépendance. Nous avons même reçu l’aide des historiens militaires du parti », note-t-il non sans réprimer l’ébauche d’un sourire ironique.

Le livre dont une traduction française est disponible questionne également la frontière entre les différentes disciplines mobilisées. La démarche du journaliste, dans ce cas de figure confine presque à celle de l’historien. Presque, car quelques éléments ne sont pas réunis pour donner au travail de ces reporters vietnamiens une validité académique à leur compte rendu. Le travail de restitution des témoignages les a par exemple souvent placés devant les contradictions de leurs sources orales sans pour autant posséder des documents qui leur permettent de trancher. Si la démarche historique au sens strict du terme n’est pas là, on peut en revanche saluer le travail de mémoire qu’ils ont effectué.

Guillaume Henchoz

Retrouvez un verbatim de la conférence de Duc Tue Dang sur le blog de Sokiosque.ch


Collectif, Dien Bien Phu vu d'en face, Paroles de Bô doï, Decitre (ed), 2010

Stephen Engelberg (Propublica) : « Mon business plan est simple. Je reçois de l’argent et je le dépense »

Stephen Engelberg (Propublica) : « Mon business plan est simple. Je reçois de l’argent et je le dépense »
Stephen Engleberg, Managing Editor de Propublica

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« Quel est votre business plan ? » Stephen Engelberg attendait la question depuis un moment. Avant d’y répondre, il esquisse un sourire, savoure le moment puis se lance : « Mon business model est très simple. Je reçois de l’argent et je le dépense. Et faites-moi confiance, je m’arrange toujours pour en dépenser plus qu’on m’en a donné ». Le public est vert. La jalousie sans doute.

Il faut dire qu’il a de la chance le « Managing Editor » de Propublica. Sa fondation est financée par un couple de très riches mécènes, les Sandler, qui injectent 10 millions de dollars par année dans ce média sans pouvoir dire un seul mot sur le contenu  rédactionnel du site. On se pince. « Au sein de la rédaction, on se demande parfois ce qu’ils ont fait de si affreux pour éprouver le besoin de se montrer aussi généreux ». Avant on investissait dans les indulgences, maintenant on contribue à l’entretien d’une presse de qualité. Lire la suite « Stephen Engelberg (Propublica) : « Mon business plan est simple. Je reçois de l’argent et je le dépense » »