Organisée en juillet 1938 pour parler du sort des Juifs persécutés par le gouvernement d’Adolf Hitler, la Conférence d’Evian est un échec. Car aucune nation ne veut s’engager à les accueillir. Page Histoire parue en mai 2015 dans le Matin Dimanche.

Evian, juillet 1938. Les représentants des différents pays du globe sont réunis pour discuter du sort des Juifs allemands. «Les délégués ont passé un agréable moment. Ils ont fait des promenades en bateau sur le lac. La nuit, ils sont allés jouer au casino. Certains d’entre eux sont allés à Chamonix faire du ski d’été et d’autres ont fait de l’équitation. Des réunions? Oui, certains ont assisté aux réunions. Mais il est bien difficile de s’asseoir à l’intérieur pour écouter des discours quand tous les plaisirs qu’offre Evian sont à l’extérieur.» Le témoignage du concierge de l’Hôtel Royal où réside et travaille le gratin diplomatique est plutôt accablant. Mais il résume bien l’attitude des nations à l’égard de la tragédie qui s’annonce. Au-delà de quelques déclarations d’intention pétries d’humanisme, aucune décision politique n’est prise sinon celle de créer un comité qui doit se réunir plus tard pour continuer à étudier la question. Le gouvernement nazi peut continuer à mettre en place sa politique de persécution sans craindre aucune remontrance de la communauté internationale. «Si le crime nazi envers les Juifs et les Tziganes est imprescriptible, ce qui l’a rendu possible, c’est bien le silence des nations», écrit le cinéaste Raphaël Delpard, qui évoque le contexte de cet événement dans «La conférence de la honte», un document d’autant plus poignant qu’il paraît au moment où les enjeux migratoires sont au cœur de l’actualité mais malheureusement truffé d’approximations historiques.

Une minorité assimilée

Au moment de la conférence, les Juifs d’Allemagne sont dans le collimateur du régime hitlérien depuis plus de cinq ans. Dès leur accession au pouvoir, les nazis ne font pas mystère de leur politique. Les Juifs forment un parfait bouc émissaire à tous les problèmes socio-économiques que traverse l’Allemagne. L’ennemi est désigné, il va falloir maintenant frapper. Cela n’est pourtant pas aussi facile qu’il y paraît rétrospectivement: les Juifs ne sont qu’un petit pour cent de la population allemande et sont parfaitement assimilés. Les SA avec leurs chemises brunes occupent les rues, brisent les vitrines, pillent les boutiques et passent à tabac leurs victimes dans les rues. La presse internationale s’en émeut. Il y a pire pour le régime: la campagne de boycott économique des entreprises et des commerces appartenant à des Juifs est un échec. Elle se tient le 1er avril 1933 et la population allemande s’y applique mollement. Mais le régime maintient le cap. Les explosions de violence dans les rues sont mieux canalisées. Tout un arsenal juridique se déploie progressivement autour des Juifs qui n’ont plus le droit d’exercer certains métiers ou de fréquenter les universités. Les plus avisés commencent à mettre les voiles. Ils sont plusieurs dizaines de milliers à quitter l’Allemagne entre 1933 et 1934. «Les départs se font sans précipitation, convaincus qu’il s’agit d’une effervescence de courte durée», note Raphaël Delpard. Ils trouvent souvent asile dans d’autres pays européens qui n’ont pas encore fermé leurs frontières. Il est alors assez facile de se procurer des visas. Le Consulat français à Berlin délivre pas moins de quinze mille autorisations de séjour pour le seul mois de mars 1933. Sur la scène diplomatique, les protestations qui s’élèvent sont surtout le fait d’associations et de journaux. Mais les gouvernements ne se manifestent pas et refusent obstinément de s’immiscer dans ce qu’on considère comme les affaires intérieures de l’Allemagne.

Dessin publié dans le New-York Times à l'occasion de la conférence d'Evian, exprimant l'impossibilité pour un homme 'non aryen' de trouver un pays dans lequel se réfugier. Etats-Unis, 3 juillet 1938. Crédit photographique : Mémorial de la Shoah/CDJC.
Dessin publié dans le New-York Times à l’occasion de la conférence d’Evian, exprimant l’impossibilité pour un homme ‘non aryen’ de trouver un pays dans lequel se réfugier. Etats-Unis, 3 juillet 1938. Crédit photographique : Mémorial de la Shoah/CDJC.

La persécution prend un nouveau tour dès 1935. Le régime nazi promulgue les lois raciales. Les Juifs sont progressivement déchus de leur nationalité, embarqués dans des camps de concentration ou poussés à l’émigration une fois leurs biens spoliés. Adolf Eichmann, l’un des grands organisateurs de la déportation des Juifs d’Europe, livre une synthèse glaçante: «A un bout, vous faites entrer un Juif avec des biens, un magasin, un compte en banque et des droits civiques. Il traverse le bâtiment et en ressort à l’autre bout, sans biens, sans privilège et sans rien, si ce n’est un passeport et l’ordre de quitter le pays dans les quinze jours; faute de quoi il se retrouvera dans un camp de concentration.» Les pays limitrophes commencent à grincer des dents et à parler de quotas d’immigrés. Du côté de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, on semble également avoir baissé les bras. L’organisme dont le siège est à Genève est dirigé par un président français, Joseph Avenol, qui ne se montre pas particulièrement rebuté par la politique menée par les nazis.

Pas de diplomate suisse

C’est à l’initiative du président américain Franklin Delano Roosevelt que se tient la Conférence d’Evian en juillet 1938. Il invite trente-trois pays à se réunir et à discuter des possibilités d’accueil de cette population persécutée. L’objectif de la diplomatie américaine est double: il s’agit autant de récolter le prestige inhérent à l’initiative de cette action que de tenter de diriger le flux migratoire vers d’autres pays. La Suisse est d’abord pressentie pour accueillir les délégués mais le Conseil fédéral s’y oppose au nom de la neutralité. C’est donc sur les rives françaises du Léman, à Evian, que l’on se rencontrera. La conférence est un fiasco. Aucune position ferme n’est prise contre la politique de l’Allemagne. Les discours qui se succèdent à la tribune vont tous dans le même sens: si les délégués sont sensibles aux malheurs qui touchent les Juifs allemands et autrichiens, tout le monde estime avoir fait son devoir et pris son quota de réfugiés. Les Anglais, en particulier, sont inquiets. Ils contrôlent ce qui s’appelle alors encore la Palestine sous mandat britannique et voient d’un mauvais œil la population juive augmenter en Terre sainte. L’argumentation du délégué australien mérite la Palme d’or du cynisme: «Mon pays ne connaît aucune situation de racisme, nous ne souhaitons pas que cela commence.» Côté Suisse, deux représentants sont envoyés à Evian. Le premier est avocat et le second, Heinrich Rothmund, est le chef de la division de la police du Département fédéral de justice. Pas de diplomate pour traiter avec les autres délégations! Selon Raphaël Delpard, «la crainte des Suisses est motivée par l’abandon de leur stratégie de neutralité à laquelle ils tiennent fermement: ils veulent apparaître pour les réfugiés comme étant uniquement un territoire de transit». A Berlin, le soulagement est palpable. Les nations ne se sont pas mises d’accord pour condamner unanimement les persécutions et accueillir les réfugiés sur leur sol. «Juifs à vendre – même à bas prix, personne n’en veut», titre un journal nazi. Le régime hitlérien a bien tiré la leçon de la conférence d’Evian. Il sait qu’il a les coudées franches pour continuer sa politique de persécution qui s’accélère. Quelques mois plus tard, en novembre, survient la Nuit de cristal, nommée ainsi en raison de la quantité de vitrines de magasins juifs brisées qui jonchent le sol des villes allemandes. Les appartements sont dévalisés, les familles molestées et plus de 35 000 Juifs sont envoyés dans des camps de concentration.

L’incroyable odyssée des passagers juifs du «Saint-Louis»

Difficile de ne pas penser à la tragédie qui frappe les migrants traversant la Méditerranée quand on évoque le voyage du «SaintLouis». Ce bateau de croisière quitte le port de Hambourg en mai 1939. A son bord, 963 Juifs qui fuient leur pays. Les médias nazis couvrent le départ du bateau à des fins de propagande: on se réjouit de voir partir des Juifs mais surtout on insiste auprès des nations étrangères sur le fait qu’ils sont libres d’émigrer où ils le désirent. Ce n’est pourtant pas le cas, et l’incroyable odyssée du «SaintLouis» va le rappeler. Cuba n’est qu’une destination de transit en attendant que les quotas américains permettent aux réfugiés de débarquer aux Etats-Unis. Mais les autorités de l’île refusent de laisser ceux-ci entrer sur leur sol malgré les visas que leur a accordé l’ambassade de Cuba à Berlin. Le capitaine Schröder dirige alors son navire vers les côtes étasuniennes. Mais là encore les autorités refusent fermement d’accueillir les réfugiés. Le «SaintLouis» tente alors sa chance plus au nord mais le Canada lui interdit aussi de débarquer ses passagers. Durant le retour pour l’Europe, le capitaine envisage sérieusement de faire échouer le navire avec ses passagers sur les côtes anglaises afin de forcer les autorités à les secourir. «Le «Saint-Louis» n’a pas d’autre solution que celle de retourner en Allemagne où la majorité des passagers seront conduits dans des camps de concentration», affirme Raphaël Delpard. Il s’agit là d’une des quelques erreurs factuelles que comporte l’ouvrage. Une solution est trouvée: la France, la Belgique, l’Angleterre et les Pays-Bas acceptent d’héberger les voyageurs apatrides et le «SaintLouis» revient à Hambourg sans un seul passager à son bord.

A voir

Le témoignage de Gerda Blachmann Wilchfort :

A lire :

Raphaël Delpard, La conférence de la honte, Michalon, 2015, 256 p.
Raphaël Delpard, La conférence de la honte, Michalon, 2015, 256 p.
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