Alors qu’on est sur le point de célébrer le 50ème anniversaire de sa mort, deux ouvrages éclairent d’un jour nouveau les accointances fascistes de l’architecte franco-suisse. Article paru dans le Matin Dimanche, le 26 avril 2015.

Rome, mai 1934. Invité par La Confédération nationale des syndicats fascistes des professionnels et des artistes, Charles-Edouard Jeanneret alias Le Corbusier participe à un congrès d’architecture. « Atmosphère générale exceptionnellement sympathique », écrira-t-il plus tard à sa mère pour décrire son accueil. Mais le grand architecte revient en France un peu déçu. Son entretien avec Mussolini a été décommandé. Il ne pourra pas lui présenter ses projets urbanistiques et l’exhorter à ne pas laisser l’architecture fasciste italienne se replier vers un classicisme trop conservateur à son goût. Qu’à cela ne tienne : de retour au pays, Le Corbusier prépare la publication du deuxième volume de ses œuvres complètes qu’il dédicace au Duce. Il lui conseille notamment d’abandonner « tout plagiat, tout retour en arrière ».

50ème anniversaire de sa mort oblige, Les activités culturelles et éditoriales sont nombreuses autour du grand architecte. Outre le Centre Pompidou qui s’apprête à lui consacrer une importante rétrospective, deux ouvrages récents passent à la loupe sa vie dans l’entre-deux guerre. Pour le journaliste Xavier de Jarcy, qui signe un « Le Corbusier, un fascisme français », il ne fait aucun doute qu’il a été une source d’inspiration pour de nombreux penseurs d’extrême droite. François Chaslin, architecte et critique, avec son « Un Corbusier » n’est pas tendre non plus. « Ce n’est pas un procès mais un portrait » qu’il s’est employé à esquisser, nuance l’auteur dans sa préface. Soit, mais un portrait à charge. Et bien documenté.

Que vient chercher Charles-Edouard Jeanneret lorsqu’il débarque en 1917, en pleine Première Guerre Mondiale, à Paris ? Ses biographes affirment qu’il pressent la fin du conflit et la victoire des Alliés. Il veut être en bonne place pour faire passer ses idées concernant l’urbanisme lorsqu’il faudra tout reconstruire. Le jeune architecte s’essaie aussi à la peinture. Il lance son courant artistique, le purisme, qui repose sur un retour à l’ordre et qui a pour ambition de remplacer le cubisme. C’est un échec. Il essaie également de faire des affaires et devient le directeur d’une entreprise de matériaux. C’est la faillite. Mais il décroche toutefois des contrats et commence à construire logements et villas. Il amorce une réflexion sur l’urbanisme et propose des projets qui suscitent la polémique. Dans son Plan Voisin consacré à Paris, il a l’ambition de raser l’entier du centre-ville, ce « magma dangereux de foules accumulées, précipitées, annexées, ce campement séculaire de romanichels de toutes les grandes routes du monde », écrit-il dans son livre Urbanisme. A la place, il y construirait bien des immeubles gratte-ciel bien alignés.

Ses idées et ses projets plaisent à l’extrême droite. Le médecin Pierre Winter, l’un des membres du Faisceau, premier parti fasciste français, le présente à ses camarades. Le Corbusier signera quelques articles dans Nouveau siècle, le journal du parti. Et les papiers s’enchainent. Si Le Corbusier s’est bien fait le porte-parole d’un fascisme français comme l’affirme de concert les deux auteurs, c’est surtout à travers les textes qu’il signe dans différentes revues. La première s’appelle Esprit nouveau. Ensuite il y aura Plan et enfin Préludes. Il y a toujours le même petit cercle d’intellectuels qui gravite autour de ces publications. Au côté de Pierre Winter et Le Corbusier, on trouve Hubert Lagardelle, grand admirateur de Mussolini et futur Ministre du Travail dans le gouvernement de Vichy. L’ingénieur François de Pierrefeu est également de la partie. Ensemble, ils s’efforcent de penser un monde nouveau, «machiniste», plus ordonné. Dans ce contexte, Le Corbusier a pu développer ses idées sur l’agencement de villes ultramodernes, standardisées et taylorisées, marquées par un hygiénisme social. « Les crèches et les écoles peuvent être considérés partiellement comme des haras d’enfant. Il s’agit de créer le milieu favorable à une véritable sélection, à un véritable élevage », écrit-il dans un document concernant un projet urbanistique à Moscou. Le fait de proposer ses services à l’URSS ne permet toutefois pas de l’exonérer d’une certaine forme de fascisme. Au contraire rappelle Xavier de Jercy, « jusqu’au début des années 1930, on peut être fasciste et se réclamer de Lénine ». Du brun au rouge foncé, il n’est question que de nuances.

Les défenseurs du Corbu mettent souvent en avant le fait que le grand architecte ne s’est jamais vraiment retrouvé encarté dans un de ces mouvements. Xavier de Jarcy ne dit pas le contraire dans son ouvrage mais s’efforce plutôt de saisir jusqu’à quel point on peut considérer Le Corbusier comme l’un des maîtres à penser du fascisme français. Et le débat consistant à savoir s’il faut considérer Le Corbusier comme un intellectuel fasciste rejoint une autre polémique non moins virulente qui concerne les origines même de ce courant idéologique. Pour l’historien des idées Zeev Sternhell, la France, de l’affaire Dreyfus à l’entre-deux guerre, constitue le terreau fertile de cette idéologie qui s’exporte ensuite vers de nouveaux horizons. Cette hypothèse est toutefois combattue par des historiens comme Michel Winock ou Jean-Noël Jeanneney. Tant l’ouvrage de François Chaslin que celui de Xavier de Jarcy penchent plutôt du côté de Sternhell et tendent à brosser le portrait d’un Le Corbusier qui apporte une pierre non négligeable à la pensée fasciste française. Ses positions, hygiénistes, empreintes d’eugénisme et parfois d’antisémitisme sont peu connues du grand public. Il s’agit souvent de textes ignorés par les historiens qui se sont penchés au chevet du grand architecte car difficile à trouver. Préludes, la dernière revue virulente mais confidentielle dans laquelle il publie, ne tire guère plus qu’à quelques centaines d’exemplaires.

Pendant l’Occupation, Le Corbusier tente sa chance du côté de Vichy. Il pense certainement avoir trouvé là un régime politique qui soit à même d’accepter de mettre en place ses théories sur l’urbanisme. Après tout, son ami Lagardelle n’est-il pas un ministre de ce gouvernement ? Vichy, dans ses premiers mois, est une sorte de laboratoire de la France moderne, planificatrice et technocratique. Le Corbusier a certainement quelques cartes à jouer dans ce domaine. C’est peine perdue. L’architecte n’accède pas aux bons leviers et ses projets ne passent pas la rampe. Il s’en va, dépité, après avoir côtoyé les grands collaborateurs de la France occupée pendant 18 mois. Ce séjour à Vichy fait figure de douche froide. On ne le verra plus écrire dorénavant de textes aussi virulents que ceux qu’il a pu rédiger durant la dernière décennie. Au contraire il tend à lisser son passé. Les carnets dans lesquels il consignait ses mémoires au cours de la période vichystes sont même égarés. «Il s’illusionne» écrit François Chaslin : il se ment autant à lui-même qu’il ment aux autres.

Le Corbusier était-il fasciste ? Peut-on faire la différence entre l’architecte, l’urbaniste et ses idées ? Lui-même s’est toujours considéré en dehors du champ politique et idéologique, comme un bâtisseur avant tout. « La politique ? Je suis incolore puisque les groupes qui se forment autour de nos idées sont Redressement Français, communistes socialistes, radicaux, royalistes et fascistes, écrit-il dans un courrier adressé à une connaissance. Quand on mélange, toutes les couleurs, vous le savez cela fait du blanc ». Mais cette position est-elle encore tenable ?

 

A lire :

UN FASCISME A LA FRANÇAISE
Xavier de Jercy, Le Corbusier, un fascisme français, Albin Michel, 2015, 284 p.

 

9782021230918
François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, 2015, 517 p.

 

***

«Le Corbusier a fait preuve d’une certaine naïveté politique»

Fin connaisseur du travail de Le Corbusier, Edmond Charrière, président de l’Association Maison Blanche à La Chaux-de-Fonds, nuance les accusations portées à l’encontre de l’architecte et replace ses idées dans leur contexte historique.

Que vous inspirent les récentes publications de Xavier de Jarcy et de François Chaslin?

J’ai pris connaissance de leur parti pris quelque peu excessif mais n’ai pas encore eu le temps de les lire. Je constate que ces ouvrages sortent comme par hasard juste au moment où nous nous apprêtons à célébrer le 50e anniversaire de la mort de Le Corbusier. J’espère que la polémique qu’ils suscitent ne va pas faire de l’ombre à d’autres publications qui me semblent beaucoup plus intéressantes comme, par exemple, la correspondance de Jeanneret-Le Corbusier avec l’écrivain suisse William Ritter (aux éditions du Linteau, ndlr).

Le Corbusier en intellectuel fasciste, est-ce nouveau pour vous?

Non, pas vraiment. Souvenez-vous de la polémique lancée par l’écrivain Daniel de Roulet il y a quelques années concernant la présence de Le Corbusier à Vichy pendant quelques mois: il espérait obtenir un mandat concernant la planification de la reconstruction, mais cela n’a pas réussi… «Adieu, cher merdeux Vichy!» écrit-il dans une lettre adressée au Révérend Père Benjamin Bordachar.

Certains critiques s’emploient à faire la différence entre l’urbaniste à tendance fascisante et l’architecte de génie…

Sa pensée est unitaire et il n’y a pas vraiment lieu, à mon sens, de mar- quer la différence entre urbanisme et architecture. On peut néanmoins re- marquer qu’au niveau urbanistique, il est avant tout un théoricien et peut- être un peu plus dogmatique. Cela dit, je doute que les habitants de Pessac ou des unités de Marseille ou de Nantes Rezé aient le sentiment de vivre dans un environnement totalitaire! Tout de même, dans les années 1920 et 1930, l’architecte semble surtout entouré de fascistes! Certes, mais il a aussi des amis et appuis à gauche comme Jean Cassou, qui adhère en 1934 au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, ou Paul Otlet, figure socialiste et humaniste! Dans ces années, il faut mentionner ses projets pour l’Union soviétique, dont un seul a été réalisé (le Centrosoyouz). Il faut peut-être aussi rappeler que le Suisse Alexandre de Senger, dans son ouvrage «Le cheval de Troie du bolchevisme», accuse Le Corbusier d’être un ambassadeur du bolchevisme. S’il est vrai que Le Corbusier a été opportuniste et qu’il a fait preuve d’une certaine naïveté politique, ses «compromissions» ont été rarement couronnées de succès.

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