Un long mûrissement a conduit le héraut de la défense des libertés des Noirs américains vers la non-violence. C’est le Mahatma Gandhi qui l’a inspiré. Et l’affaire Rosa Parks qui l’en a convaincu. Article paru dans le Matin Dimanche, le 12 avril 2015.

Rosa Parks savait ce qu’elle faisait en refusant de céder sa place à un Blanc dans le bus qui la ramenait chez elle dans la banlieue de Montgomery en Alabama, ce 1er décembre 1955. Elle est arrêtée par la police et placée en garde à vue. On pourrait presque croire que la militante affiche en coin un sourire sur la photo qui est prise au poste où elle est forcée de prendre la pose avec son matricule. Il n’empêche, c’est le ramdam au sein des différentes associations antiségrégationnistes. On est décidé à utiliser l’arrestation de Parks pour lancer un mouvement de contestation afin de dénoncer la ségrégation raciale qui règne dans le sud des Etats-Unis. Mais la NAACP, l’association nationale pour la promotion des gens de couleur, peine à s’entendre avec les représentants des différentes paroisses. Une organisation commune est tout de même créée pour coordonner la lutte. A sa tête, on cherche quelqu’un qui puisse fédérer les différentes sensibilités du mouvement. Le choix se porte sur un jeune pasteur noir, qui tient la paroisse de Dexter et qui a la réputation de tenir des prêches de grande qualité. Titulaire d’un doctorat en théologie, on est sûr qu’il saura s’adresser aux Blancs dans la langue de l’élite. Mais il est aussi et surtout apprécié pour son engagement auprès des petites gens. Il a le soutien des classes populaires. On le propulse à la tête du MIA, l’association pour l’amélioration de Montgomery. Le bras de fer qui s’emmanche avec les autorités va durer plusieurs mois au cours desquels Martin Luther King va pouvoir mettre en pratique ce qu’il a lu et appris et devenir une figure emblématique de la lutte pour les droits des Noirs.

Une jeunesse atypique

La récente biographie que l’américaniste Sylvie Laurent consacre à la figure de Martin Luther King se penche notamment sur la formation intellectuelle du jeune pasteur. Il est né à Atlanta, capitale d’une Géorgie raciste et ségrégationniste. Sweet Auburn, où grandit Martin Luther King Junior, est une anomalie note sa biographe: «Une bourgeoisie noire dynamique et industrieuse anime le quartier et l’on pourrait croire que les riverains sont libres et sereins tant flotte un parfum de réussite le long de ce qui n’est en réalité qu’un alignement de quelques bâtiments.»

Le sud des Etats-Unis est régi par des lois et des codes dits «Jim Crow» qui organisent les relations entre les Blancs et les personnes de couleur. Les mariages interraciaux sont interdits, les Noirs n’ont pas accès aux mêmes droits et aux mêmes infrastructures que les Blancs. Ils sont de fait des citoyens de seconde zone. Et gare aux contrevenants: on a le lynchage facile au Mississippi ou en Géorgie et les croix enflammées du Ku Klux Klan sont là pour terroriser les fortes têtes jusque dans les années 1960. Pourtant des espaces de résistance voient le jour: lycées, universités, associations, et surtout des églises. Dans ce Sud baptiste, la contestation s’organise le plus souvent autour des pasteurs et de leur paroisse. Le père du militant, Martin Luther King Senior, est d’ailleurs taillé dans ce bois: il préside la communauté d’Ebenezer à Atlanta. Ses prêches sont autant de discours invitant ses fidèles à remettre en question leur triste sort. Il soutient les instituteurs noirs quand ces derniers réclament une paie équivalente à celle des Blancs. Mais «Daddy King», comme l’appelle affectueusement son fils, est aussi adepte d’un rigorisme religieux et pratique une lecture littérale des textes bibliques. Ça ne danse pas, ne fume pas ni ne joue au billard chez les King.

Le jeune Martin Luther profite toutefois d’une éducation soignée dans un bon lycée puis enchaîne avec des études au Morehouse College, une institution pour jeunes garçons noirs prometteurs. C’est là qu’il rencontre les grands philosophes et qu’il commence à se forger un esprit critique. Il se découvre thomiste: il est persuadé que la science et la foi peuvent se conjuguer. Cette perspective le place dans une bien curieuse situation. Les défenseurs du darwinisme sont souvent les avocats de l’infériorité des Noirs. Les clercs noirs qui cherchent à concilier le christianisme et la modernité sont peu nombreux tant la posture est difficile à tenir. Comment s’approprier des connaissances scientifiques quand ces dernières sont avant tout utilisées par les Blancs pour justifier l’infériorisation des Noirs et l’établissement de la suprématie anglo-saxonne? «King Jr apprit cet exercice d’équilibriste consistant à concilier posture religieuse libérale critique d’une part et idéalisme pastoral de l’autre», écrit Sylvie Laurent. La découverte des écrits de Henry David Thoreau va jouer un rôle important par la suite. Ce philosophe, théoricien de la désobéissance civile, va longuement inspirer Martin Luther King. Au fil de ses études, il lira et critiquera Hegel, puis Marx. Ce dernier attire particulièrement son attention. On peut lire dans l’un de ses devoirs écrits daté de 1951 – alors que le pays est touché de plein fouet par le maccarthysme –, des propos nuancés sur le philosophe allemand. Bien sûr, celui qui est en passe de boucler sa formation de pasteur rejette l’athéisme du philosophe allemand mais il partage sa vision déterministe de l’histoire et condamne également l’économie de marché qui serait à l’origine des inégalités de classes comme celles de races. Ses lectures de prédilection vont vers des œuvres qui s’emploient à conjuguer un christianisme à la fois social et émancipateur. Il voit une analogie entre la cause des Noirs et la sujétion des Hébreux. Son Christ est un révolutionnaire qui défend une minorité oppressée.

Si Martin Luther King est passé à la postérité, c’est en grande partie grâce à son action politique portée par la non-violence. L’apprentissage de cette pensée et sa mise en pratique politique ne se sont pas faits sans quelques difficultés. Vers l’âge de 20 ans, le jeune étudiant paraît parfois découragé. Le pacifisme lui semble une posture intenable et certains de ses textes justifient l’usage de la violence: «Le seul moyen pour sortir de la ségrégation est la révolte armée», va-t-il jusqu’à écrire dans une dissertation. Mais sa rencontre avec la pensée de Gandhi va changer les choses. Des intellectuels noirs ont déjà fait le voyage jusqu’en Inde et distillent les idées du Mahatma dans les établissements fréquentés par les étudiants. Il faut dire que la méthode marche. L’Inde a obtenu son indépendance en 1947. Et puis, après tout, le succès de Gandhi est un juste retour des choses: il avait découvert Thoreau lorsqu’il était un jeune avocat à Johannesburg et s’en était largement inspiré. Il faut dire que l’auteur de la désobéissance civile, critique à l’égard de l’esclavage des Noirs, est un penseur qui a planté les graines d’une résistance à un gouvernement oppresseur. La boucle est bouclée. Pour Sylvie Laurent, «[King] trouve dans la philosophie de la non-violence l’alternative qu’il cherchait au pacifisme mais également une méthode pratique pour obtenir la justice ici-bas».

Thoreau et Gandhi pour modèle

Mais il y a un pas énorme à franchir de la théorie à la pratique. La tension monte alors qu’un boycott des transports publics est organisé à Montgomery, suite à l’arrestation de Rosa Parks. Les autorités municipales temporisent et la situation s’enlise. Menacé de mort quotidiennement, Martin Luther King craint pour sa sécurité. Et il a bien raison: le 30 janvier 1956, la famille King échappe à un attentat. Une grande partie de sa maison est soufflée par une explosion. Le pasteur parvient à désamorcer sa propre colère mais dépose quand même une demande pour un permis d’arme à feu qui ne lui sera pas octroyé. A la place, il aura droit à des gardes municipaux pour surveiller les abords de son domicile. Drôle de non-violence! Rustin Bayard, militant pacifiste qui deviendra l’un des plus proches conseillers de King, est choqué de voir des hommes armés devant la maison du pasteur. A force de persuasion, il parvient à le convaincre qu’il faut complètement renoncer aux armes. Et cela paie. Face à la pression, le 5 juin 1956, une cour fédérale proclame que la ségrégation dans les bus de Montgomery est inconstitutionnelle. Il est donc illégal d’attribuer des places dans les transports publics selon la race et la couleur des utilisateurs. C’est la première d’une longue série de victoires pour Martin Luther King qui ne changera plus de méthode dès lors.

 

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Une icône de l’Amérique qui attend toujours la justice

Le Président Obama en visite au Mémorial consacré à Martin Luther King
Le Président Obama en visite au Mémorial consacré à Martin Luther King

«Si l’expiation nationale avait un visage, elle aurait celui du mémorial de Martin Luther King Jr, sis depuis octobre 2011 à Washington dans l’allée des grands hommes où King est entouré par le mémorial de Thomas Jefferson et celui de Franklin Delano Roosevelt», écrit Sylvie Laurent. A n’en pas douter, King est devenu une icône de l’Amérique moderne. Son combat pour les droits des Noirs, une révolution loyaliste appuyée sur la Constitution même des Etats-Unis, est une victoire. Mais si on gratte un peu la figure mémorielle, on y découvre quelques fissures. «King n’était pas qu’un réformateur patient embrassant la démocratie libérale et parlementaire américaine, affirme l’américaniste. Le pasteur entendait que la justice véritable et la liberté réelle soient établies. Cela suppose pour lui, bien loin des principes sacro-saints des Pères fondateurs, la remise en cause de la propriété privée.»

Dans ses essais et ses sermons, le pasteur noir faisait systématiquement le lien entre le racisme, la pauvreté e l’impérialisme. «Théoricien de la justice sociale, par delà race et classe, Martin Luther King opéra une extraordinaire synthèse entre christianisme, liturgie noire, non-violence, désobéissance civile et marxisme», s’enthousiasme la chercheuse. Nul doute qu’il doit se retourner dans sa tombe s’il apprenait que le mémorial qui porte son nom a été construit en Chine afin d’économiser les coûts de production. Mais il y a une vérité qui se dégage de la statue analyse finement Sylvie Laurent: «Si le regard de King est tourné vers l’horizon, si ses bras croisés et son air sévère semblent exprimer une attente insatisfaite, c’est que sa demande de justice s’est perdue non seulement dans les méandres du souvenir mais aussi dans la réalité de l’Amérique contemporaine.»

 

A lire :

Sylvie Laurent, Martin Luther King: une biographie, Seuil, 2015, 378 p.

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