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Messaline, femme scandaleuse car femme de pouvoir?

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La deuxième épouse de l’empereur Claude a été accusée d’être une nymphomane insatiable et une implacable meurtrière. Un historien tente d’en dresser un portrait plus équilibré. Page Histoire parue dans le Matin Dimanche du 8 mars 2015.

Dès que son empereur de mari s’était endormi, Messaline, épouse de Claude, avait pris l’habitude de fréquenter un lupanar où elle se donnait à tous les hommes qui la payaient. Elle rentrait ensuite au palais «la vulve raide, fatiguée du mâle mais toujours pas repue (…) rapporter dans l’alcôve auguste le remugle du bordel». Le poète Juvénal dresse ce portrait au vitriol de l’impératrice Messaline dans un texte à l’attention de son ami Postumus pour le convaincre de ne pas se marier. Au moment où l’auteur romain signe ces quelques lignes autour de 115 de notre ère, un peu moins de septante ans se sont écoulés depuis l’exécution de celle qui fut la deuxième femme de l’empereur Claude et qui a marqué de son empreinte particulière l’histoire romaine. Quelles traces a laissé cette impératrice? C’est la question qui sert de fil rouge au récent ouvrage qui lui est consacré, signé par Jean-Noël Castorio. L’historien nous propose une véritable enquête pour s’approcher au plus près de ce personnage controversé. L’exercice est périlleux car les sources, peu nombreuses, ne sont pas toutes concordantes. Plus problématique encore, Messaline a fait l’objet d’une damnatio memoriae: le Sénat romain l’a condamnée à l’oubli. Ses statues ont été détruites et son nom effacé des édifices publics et des documents après son exécution. Il est bien difficile de dire à quoi ressemblait Messaline. Mais qu’a-t-elle donc fait pour mériter un tel sort?

Intérêts dynastiques

«Outrance. C’est sans conteste ce terme qu’il convient de choisir si l’on désire résumer en un mot ce que les Anciens écrivent à propos de Messaline», affirme Jean-Noël Castorio. Les portraits que nous en livrent Tacite, Suétone ou encore Dion Cassius sont ceux d’un «monstre en quête perpétuelle de sang et de semence», note l’historien qui fait le rapprochement avec les vices que l’on prêtait aux tyrans: la cruauté, la convoitise et le désir effréné. Ainsi, Messaline aurait eu le goût du sang chevillé au corps. Elle exile ou élimine directement les femmes qui suscitent sa jalousie, comme Julia Livia, la soeur de l’empereur Caligula, qui sera exécutée. Assassinés également les hommes qui auraient repoussé ses avances comme Marcus Vinicius, le mari de la victime précédente. Messaline fait aussi le ménage dans l’entourage proche de l’empereur. Elle protège les intérêts dynastiques de Britannicus, le fils qu’elle a eu avec Claude. Les règles de succession du principat, un régime de création récente, n’étant pas encore fixées, de nombreux membres proches ou éloignés de la famille impériale passent l’arme à gauche. Eliminations passionnelles, éliminations politiques: ce sombre tableau pourrait suffire. Mais ce ne sont pas là ses seules victimes. Selon l’historien romain Tacite, Decimus Valerius Asiaticus aurait été supprimé simplement parce que l’impératrice lorgnait sur ses jardins qui dominaient Rome de la colline du Pincio. Pour s’emparer des biens d’autrui, Messaline était prête à tout, affirment les anciens.
C’est cependant la catin qui frappe avant tout ses chroniqueurs. Celle que Juvénal appelle la Meretrix Augusta, la Putain Impériale, est décrite comme une dévoreuse d’hommes. Ses amants sont ses victimes: «Faire l’amour ou mourir: voilà, laissent entendre nos sources, le choix redoutable que Messaline propose aux hommes qu’elle convoite», écrit Jean- Noël Castorio. Pline l’Ancien, contemporain de Claude et de Messaline nous livre même dans son «Histoire naturelle» une anecdote qui renvoie à son insatiabilité sexuelle: «Messaline, estimant cette palme digne d’une impératrice, choisit pour compétitrice une esclave prostituée des plus renommées, et la vainquit en faisant l’amour, dans l’espace d’une nuit et d’un jour, vingt-cinq fois.»

Naissance d’une légende noire

Incapable de maîtriser ses pulsions, Messaline va toutefois aller trop loin. Dans des circonstances peu claires, elle répudie Claude et épouse, en 48, Caius Silius, un sénateur qui vient d’être nommé consul. Cette fois, c’en est trop. L’empereur et ses proches, craignant un coup d’Etat, exécutent le consul et Messaline. Grâce aux historiens de l’empire que sont Tacite et Dion Cassius, on peut donc dresser un portrait de Messaline qui va nourrir sa légende noire. Mais ces chroniqueurs ne sont pas les contemporains des événements qu’ils relatent. Les textes qui se réfèrent à la période claudienne sont en fait plus nuancés. «Octavie» est une tragédie anonyme qui raconte les derniers jours de la fille de Messaline. Epouse de Néron, l’empereur qui succède à Claude, elle est exilée puis condamnée à s’ouvrir les veines sur ordre de son époux. La pièce se montre mesurée à l’égard de Messaline qui est plutôt considérée comme une victime. Il en va de même dans «L’apocoloquintose», une oeuvre satirique attribuée à Sénèque qui raconte la transformation après sa mort de Claude en citrouille. Rédigé en 54 ou en 55, juste après le décès de l’empereur, le texte présente plutôt l’impératrice comme une femme qui fait les frais des tares de son mari.

A partir de ces maigres sources, plusieurs portraits de Messaline émergent sous la plume des historiens. Certains prennent pour argent comptant les sources antiques et voient en elle une nymphomane, ou au contraire une femme émancipée avant l’heure. D’autres, plus circonspects, considèrent qu’il y a du vrai dans les sources antiques mais en partie seulement. Il faut donc s’employer à lire entre les lignes et s’intéresser aux motivations de Messaline. Elle devient alors un animal politique usant de son corps afin de préserver ses intérêts et ceux de ses proches. Mais il y a aussi ceux qui rejettent les sources et les considèrent comme étant complètement outrancières. Messaline ne serait dans ce cas qu’une icône, une figure abstraite représentant les femmes antiques constamment privées de voix. Ainsi pour l’historienne Sandra Joshel, Tacite, contemporain de l’empereur Trajan, utiliserait en fait la figure de style du contrepoint: il ne dresserait pas le portrait de Messaline mais construirait le miroir négatif de la femme de
Trajan, Plotine.

Passionnante énigme! Il est en effet difficile de voir en Messaline autre chose qu’un objet historiographique, une figure sur laquelle se projettent les fantasmes et les convictions des historiens, conclut Jean-Noël Castorio: «Si les Anciens ne nous apprennent rien d’assuré quant à Messaline, cette figure à jamais insaisissable, les stéréotypes qu’ils lui associent nous en disent en revanche long sur la société romaine, sur la place qu’elle accordait aux femmes, sur les rapports de domination auxquels celles-ci étaient intégrées.»

 

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De Messaline à Marie-Antoinette

«Elle couchait avec tous les convives et lorsque tous abandonnaient, elle allait vers les serviteurs de ceux ci, y en eût-il trente, et s’accouplait avec chacun d’entre eux. Lorsqu’elle avait usé de ses trois ouvertures, elle adressait des reproches à la nature, s’irritant qu’elle n’ait pas percé ses seins de manière un peu plus large pour qu’elle puisse expérimenter une nouvelle façon de s’accoupler.» Ce n’est pas Dion Cassius qui s’attaque à Messaline mais Procope qui dresse le portrait de Théodora, la femme de l’empereur byzantin Justinien. Le contexte est différent. Nous sommes au VIe siècle, Procope est un contemporain de l’impératrice. Ancien conseiller du général en chef Bélisaire, il semble s’être brouillé avec toute la cour impériale et règle ses comptes par chronique interposée. Il en veut tout particulièrement à l’impératrice qui se voit affublée des mêmes traits dépréciatifs que Messaline: sexualité insatiable, cruauté, convoitise. Les accusations proférées par Procope fonctionnent de la même manière que celles adressées à Messaline, analyse Jean-Noël Castorio: «Elles sont ornées du même genre de motifs. Le lecteur aura remarqué que l’on retrouve dans ces quelques lignes la même pornographie arithmétique que dans celles que Pline consacra aux exploits de l’épouse de Claude.» Cette caricature de la femme de pouvoir en nymphomane, avide et cruelle devient un topos, un thème récurrent qui parcourt toute l’histoire jusqu’à Marie-Antoinette la femme de Louis XVI, traitée de «Messaline française» dans de nombreux pamphlets révolutionnaires.

 

A lire :

Anecdote intéressante : l’ouvrage utilise une représentation de Phèdre pour représenter Messaline.

Jean-Noël Castorio, Messaline, la Putain impériale, Payot, 2015, 462 p.

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