Vécue comme un blasphème par beaucoup de musulmans, la représentation du Prophète est au cœur du choc entre laïcité et islam. Pourtant, ce rapport à l’image a vécu un parcours complexe. Cet article est paru dans les pages du Matin Dimanche, le 25 janvier 2015.

"Tout est pardonné" Couverture de Charlie Hebdo
« Tout est pardonné » Couverture de Charlie Hebdo

Mahomet, la larme à l’œil, tenant un panneau «Je suis Charlie». Voilà le dessin paru en une de Charlie Hebdo, une semaine après les attentats parisiens, qui a déclenché des manifestations, parfois violentes, du Niger à la Tchétchénie. Au cœur de la controverse se trouve la représentation figurée du prophète, censément interdite par l’islam, et vécue comme une offense violente par de nombreux musulmans autour du globe. L’islam, religion souvent présentée comme iconoclaste, ne supporterait-il pas la représentation de son prophète et de ses saints? Ce n’est pas tout à fait le cas. Pour la professeure à l’unité d’arabe de l’Université de Genève, Silvia Naef, le terme «iconoclaste» n’est pas approprié: «L’iconoclasme renvoie à la destruction d’images, mais pour cela, il faut précisément qu’il y ait des images à détruire, or ce n’est pas souvent le cas dans la mesure où les cultures musulmanes produisent peu d’images religieuses.» Pourtant, des images, il y en a eu tout au long de l’histoire musulmane. «Dans le Coran, on ne trouve aucune interdiction explicite de la représentation figurée du prophète, précise Silvia Naef. Les Hadiths (textes qui regroupent les paroles du prophète rapportées par ceux qui l’ont côtoyé, ndlr) considèrent par contre les images comme impures. Mais c’est leur usage dans le cadre de pratiques religieuses qui peut poser problème.» La production d’images a donc régulièrement été tolérée dans la mesure où leur fonction était avant tout décorative et qu’elles se rattachaient au monde profane.

Pierre Centlivres, ethnologue et professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel, est également un excellent témoin de l’existence de ces images figurées ou non au sein des cultures islamiques: «Dans les années 1960, ma femme et moi avons commencé à collectionner des posters qu’on pouvait acheter dans les bazars de Kaboul. On y trouvait des représentations de saints musulmans, mais aussi des images renvoyant indirectement au prophète, comme des portraits de sa monture par exemple. On trouvait des images de ce genre un peu partout, de l’Inde au Maroc. Nous continuons encore aujourd’hui à compléter notre collection: récemment, en Inde, nous sommes tombés sur un magnifique poster représentant Krishna, Jésus et le tombeau de Mahomet.»

Mahomet chevauchant le buraq , sur une miniature ouzbek du XVIème siècle
Mahomet chevauchant le buraq. Miniature ouzbek du XVIème siècle.

Profusion d’images donc mais très peu de représentations du prophète. L’ethnologue et sa femme ont d’ailleurs rédigé un article et monté une exposition sur ce thème fin 2007 à Lausanne intitulée «Présence absente du prophète Mahomet». Le rapport aux images a souvent fait le yo-yo entre interdiction et tolérance. L’interdiction de représenter des images figuratives a certainement permis à la calligraphie arabe de se développer. Si on peut trouver des représentations du prophète dans les miniatures persanes, ou acheter un poster affichant un jeune prophète aguicheur dans les rues de Téhéran, il ne faut pas non plus oublier qu’il existe des courants religieux frileux face aux images. Dans les années 1920, certains wahhabites sont allés jusqu’à vouloir s’en prendre au tombeau de Mahomet, considéré comme une représentation impure. «Je pense que le rigorisme religieux à l’encontre des images se précise au début années 2000. Il faut le mettre en lien avec la seconde guerre d’Irak, les talibans en Afghanistan et la montée en puissance de groupes islamistes», conclut Pierre Centlivres.

 

 

La Miniature persane

miniature persane @DR

Certaines représentations du prophète le montrent le visage découvert, comme sur cette miniature, mais ces images n’ont aucune fonction cultuelle. On les trouve dans des livres d’histoire, par exemple, et Mahomet y est généralement représenté entouré de sa cour comme un prince qui exerce son pouvoir. Pour Pierre Centlivres, ce type de représentations est propre à une certaine partie du monde musulman: «Elles étaient beaucoup plus présentes dans les anciens empires musulmans, tels les empires ottoman et moghol, ou encore la dynastie kadjar qui a régné sur l’Iran aux XVIIIe et XIXe siècles. Ils en faisaient un usage politique.» L’ethnologue ne peut s’empêcher de faire le lien avec les représentants de régimes autoritaires actuels qui multiplient leurs portraits, accompagnés parfois de symboles islamiques: «On en trouve, par exemple, de Benazir Bhutto tenant un Coran ou posant devant la grande mosquée d’Islamabad. Ces images manifestent l’affirmation d’un pouvoir légitimé par l’islam.»

Le calligramme

Calligramme

Si l’art arabo-musulman a été généralement peu porté sur les représentations figurées, il n’en a pas moins produit d’extraordinaires motifs décoratifs abstraits. La calligraphie est également au cœur de la culture de l’islam. Elle a une forte valeur symbolique. Les lettres sont considérées comme des outils permettant de refléter le monde. Le calligraphe est une sorte de peintre. Il n’est donc pas étonnant que certains d’entre eux se mettent à esquisser des silhouettes à l’aide des lettres. «Les calligrammes combinent un thème graphique avec un thème scripturaire, c’est une sorte de représentation absente», note le chercheur Pierre Centlivres. On peut donc considérer la calligraphie comme un moyen de contourner l’interdiction des images en donnant au texte une dimension décorative et une illustration de son propre contenu, comme celui-ci qui figure un oiseau.

La photo

Représentation de Mahomet en jeune homme @coll. P. & M. Centlivres

Ce portrait de Mahomet en adolescent est issu de la collection de Pierre et Micheline Centlivres, ethnologues: «A Téhéran dans les années 1990, il y a eu un moment où il était possible de trouver des représentations figurées du prophète jeune. Ce n’est maintenant plus le cas.» Ces portraits ont eu pour modèle la photographie d’un jeune garçon tunisien. L’épaule dénudée, l’aspect juvénile et l’ambivalence esthétique qui se dégage de ce très jeune homme n’ont visiblement pas choqué. «Nous avons publié ces images dans un article en 2005. Les réactions ont été positives alors que le monde musulman était en ébullition suite à l’affaire des caricatures danoises de Mahomet. Il y a seulement à Beyrouth où on nous a raconté que la page du Courrier International dans laquelle se trouvait une synthèse de notre papier avait été arrachée. Mais il s’agit d’une exception.» Pour en savoir plus sur l’histoire de cet extraordinaire portrait, n’hésitez pas à lire l’article de Pierre et Micheline Centlivres paru dans la revue études photographiques.

Le coeur

Ramzan Kadyrov à la tribune  @DR

Comme en Tchétchénie, le 19 janvier à l’appel du président Ramzan Kadyrov (ci-dessus), de nombreuses manifestations ont eu lieu dans les grandes villes de certains pays musulmans. «Ce n’est pas tant le caractère blasphématoire de la représentation du prophète qui me semble choquer les personnes descendues dans les rues mais la nature offensante des dessins», affirme Silvia Naef. La chercheuse genevoise note, un brin amusée, que «dans les rues de Grozny, de nombreuses personnes portaient un T-shirt arborant un cœur avec à l’intérieur le nom de Mahomet dans un arabe élégant et calligraphié. La plupart de ces manifestants ne lisent pas l’arabe, toutefois ils reconnaissent sûrement ce signe. Cette inscription fonctionne en fait comme une image, comme une icône.»

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