Que sait-on vraiment de la guerre de Troie? A-t-elle seulement eu lieu? Un livre fait la lumière sur les différentes controverses qui divisent archéologues et homéristes à propos de cette cité mythique. Article paru dans le Matin Dimanche, le 11 janvier 2015.

A force de retourner la région une pioche dans une main et l’«Iliade» dans l’autre, l’archéologue Heinrich Schliemann était persuadé qu’il allait trouver quelque chose sur la colline d’Hisarlik, là où sont censés se trouver les vestiges de l’ancienne Troie. Il finit par toucher le jackpot. En 1873, il annonce avoir exhumé du site pas moins de 8000 objets constituant le fameux «trésor de Priam», du nom du dernier roi de la ville de Troie avant que les Achéens ne s’en emparent. Le hic, c’est que dans son enthousiasme, Schliemann est allé un peu vite. Il a creusé trop profondément. Les trouvailles qu’il a léguées à l’Empire allemand en 1881 sont donc bien antérieures à la période qui l’intéresse.

En réalité, la découverte de Schliemann se révèle décevante, écrit le journaliste scientifique au Monde Stéphane Fouquart dans son récent ouvrage, «La guerre de Troie a-t-elle eu lieu?». La ville de Troie s’étend sur deux misérables hectares. Pas de quoi envoyer toute la Grèce pour l’assiéger pendant dix ans, comme le raconte l’«Iliade ». Après Schliemann, d’autres archéologues s’emploient tout de même à travailler sur le site. On finit par dénombrer pas moins de neuf cités, neuf strates qui correspondent à des époques différentes. La Troie de l’«Iliade » correspondrait aux couches VI et VII.

A partir des années 1980, une équipe germano-turque dirigée par le célèbre archéologue Manfred Korfmann de l’Université de Tübingen reprend des recherches importantes sur le site d’Hisarlik. La publication du résultat des fouilles, qui se décline également sous la forme d’une exposition populaire dont le succès tient à «une découverte aussi espérée qu’inattendue», note Stéphane Fouquart, va mettre toute la communauté des scientifiques en émoi: le carré fouillé par Schliemann et ses successeurs n’était en fait que la citadelle d’une cité qui aurait compté entre 30 et 35 hectares et qui se serait étendue au pied de la colline. Cette découverte débouche sur une nouvelle guerre de Troie dont les acteurs ne sont plus les héros de la mythologie grecque mais les archéologues et les spécialistes des récits homériques. Pour certains, les hypothèses de Korfmann vont trop loin et il ne serait pas possible de faire le lien entre la Troie d’Homère et les ruines découvertes par l’archéologue. La polémique fait rage. Atteint dans sa santé, Korfmann va y laisser sa vie.

Pourtant, les études portant sur les sources hittites, cette civilisation qui s’étendait dans l’actuelle Turquie et qui partageait des frontières avec les Achéens de Grèce, donnent plutôt raison à l’archéologue allemand. Il semblerait que la ville d’Hisarlik, située non loin du détroit du Bosphore, ait constitué un enjeu important pour les deux superpuissances antiques qui lorgnaient sur la mer Egée. Plusieurs épisodes concernant le contrôle de la cité sont mentionnés sur des tablettes à Hattusa, capitale de l’empire hittite. La ville de Troie aurait passé sous la coupe des forces opposées à différentes époques. Ainsi, il n’y aurait peut être pas eu un siège mais bien plusieurs sous les murs de la puissante cité. «Avec le recul, conclut Stéphane Fouquart, Troie peut apparaître comme le symbole de l’avancée et de la présence grecque en Anatolie, une sorte de ville frontière convoitée en raison de sa nature même, celle d’une cité située à la conjonction entre deux mondes. La région tout entière fait partie de celles placées entre Orient et Occident.»

«Pour les Grecs, Hélène, Achille, Ulysse et Hector ont véritablement existé»

 

Professeur ordinaire à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité à l’Université de Lausanne, David Bouvier est un fin connaisseur des récits homériques. On lui doit notamment «Le sceptre et la lyre», un ouvrage consacré à la figure du héros troyen Hector publié aux éditions Millon en 2002.

Les Grecs de l’époque archaïque (VIIIVIIe siècles av. J.-C.), qui écoutaient leurs poètes raconter la guerre de Troie croyaient-ils à ces histoires?

Si on se réfère aux auteurs antiques comme Thucydide ou Hérodote, la guerre de Troie a bien eu lieu. Pour les Grecs, Hélène, Achille, Ulysse ou encore Hector ont véritablement existé. Les Romains aussi y croyaient: ils se considéraient comme les descendants directs des Troyens. Le site de Troie faisait l’objet d’une forme de tourisme. Au Moyen Age encore, tout le monde était persuadé que la guerre avait bien eu lieu et certains nobles se considéraient volontiers comme les descendants des héros homériques. Même notre région a été touchée. On trouve dans la «Chronologie du Pays de Vaud», datée de 1614, la mention d’un certain Lemannus, fils de Pâris-Alexandre, qui se serait installé sur les rives du lac auquel il aurait donné son nom: le lac Léman! Tout change vers la moitié du XIXe siècle, quand la mythologie devient science des mythes dans les universités. On assiste à une véritable déshistoricisation de la guerre de Troie et les héros homériques sont désormais considérés comme des personnages légendaires. Il fallait être un rêveur romantique comme l’archéologue Schliemann pour vouloir retrouver la Troie décrite par Homère; en fait, l’essentiel de ses découvertes concerne des périodes antérieures à la guerre de Troie. Mais aujourd’hui, les récentes découvertes archéologiques de Manfred Korfmann ont relancé le débat: c’est incroyable, on a retrouvé dans les archives hittites les preuves d’un conflit entre Grecs et Troyens au XIIIe siècle av. J-C., avec un roi de Troie qui s’appelle Alexandre !

Les recherches archéologiques tendent effectivement à prouver l’existence d’un ou de plusieurs sièges qui se sont déroulés à Troie. Mais peut-on s’appuyer sur l’«Iliade» pour étayer ces éléments?

Il faut se montrer prudent car Homère n’est pas un historien. Sa poésie appartient à une tradition orale qui remonte très haut dans le temps et qui raconte les grands événements du passé. Cette poésie n’est ni de l’histoire ni non plus de la fiction pure; elle perpétue les histoires d’hier et les reformule pour les rendre exemplaires et dignes d’intérêt. La guerre de Troie a pu exister mais le récit d’Homère raconte la manière dont les Grecs ont voulu croire et rêver à cette guerre. Faut-il parler de mythes? Nous, modernes, en avons fait un «mythe». Mais pour les Grecs de l’époque d’Homère, il n’y avait pas de mythes; le mot «mythos» existait mais il voulait simplement dire «récit ». Quand le barde chantait les récits de la guerre de Troie, les auditeurs le croyaient.

Justement, qui sont ces bardes qui ont permis de porter le récit de la guerre de Troie jusqu’à ce qu’il soit fixé par écrit?

En fait, le terme exact est «aèdes». Ces aèdes étaient des personnages importants, souvent membres d’une cour royale, même si certains semblaient se déplacer de palais en palais. Véritables professionnels de la prosodie et de la récitation, ils avaient mis au point au fil des siècles une langue versifiée, la langue hexamétrique, qui est un outil génial dont l’étude occupe aujourd’hui encore les plus grands linguistes. Grâce à cette langue, les aèdes pouvaient chanter et perpétuer face à leur auditoire un patrimoine de récits encyclopédique. Ils savaient s’adapter à leur public: il s’agissait de ne pas froisser le prince ou au contraire de placer une critique ou une leçon bien sentie à son intention. Les aèdes utilisaient les récits du passé pour parler de leur présent. Homère était-il un aède? Voilà la question à mille francs! Qui est vraiment Homère? Quand a-t-il vécu? A-t-il seulement existé? Savait-il écrire? Il est difficile d’établir un consensus entre les différents chercheurs sur ce sujet. Je crois, pour ma part, qu’un poème comme l’«Iliade» résulte de la rencontre entre le génie d’une tradition orale et le génie d’un homme qui a su donner à cette tradition une forme qui allait l’imposer d’une façon fixe. Je pense que l’on fera encore des progrès pour résoudre la question mais il est bon aussi que la littérature ait ses grandes énigmes.

 

 

Illustration : Achille sacrifiant à Zeus, manuscrit de l’Iliade de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (ve siècle)

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