Inceste, crime, népotisme, cette famille espagnole qui a régné sur le Saint-Siège au XVe siècle n’en finit pas de susciter des fantasmes. Et a alimenté, encore cette année, des livres et des séries télé. Cet article est paru dans le Matin Dimanche du 21 décembre 2014.

Des relations incestueuses, des trahisons à la pelle, des litres de sang répandus tout autour du Saint-Siège et des cadavres qu’on repêche dans le Tibre. Difficile de faire plus fort que les Borgia, cette famille de la noblesse espagnole qui a donné deux papes et a marqué de son empreinte l’Italie entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle.

Rodrigo Borgia, qui sera nommé pape en 1492 sous le nom d’Alexandre VI, mais aussi ses deux fils, Juan et César, ainsi que sa fille Lucrèce ont nourri bien des fantasmes de leur vivant, et cela continue. Deux séries télévisées – dont les troisièmes saisons sont sorties au cours de l’année – insistent, lourdement, sur leur soif de pouvoir et de sang. Mais ce n’est pas tout: il existe plusieurs bandes dessinées signées Alejandro Jodorowsky et Milo Manara dans lesquelles les Borgia se réduisent à des pervers sexuels. Dans le jeu vidéo «Assasin’s Creed», Alexandre VI est le chef d’une conspiration de l’ordre des templiers visant à gouverner le monde. Il est assassiné par son propre fils qui prend sa place au sein de la conjuration. Une récente exposition au musée Maillol à Paris, que l’on peut voir jusqu’au 15 février, permet cependant de nuancer un peu ce portrait à charge et de mieux comprendre dans quel contexte historique cette famille a assis son pouvoir sur le trône pontifical. A n’en pas douter, 2014 aura été l’année des Borgia. Mais qu’ont-ils fait pour mériter une telle réputation?

Le premier membre du clan à être élu souverain pontife est un certain Alonso, qui régnera sur l’Etat pontifical de 1455 à 1458 sous le nom de Calixte III. C’est un pape de transition: les grandes familles italiennes et romaines ne parviennent pas à se mettre d’accord sur la succession du pape précédent. On choisit donc un vieux cardinal qui doit faire long feu, le temps de trouver le successeur idéal. Toutefois, Calixte III vit plus longtemps que prévu. Il se montre actif au niveau politique, cherchant à raviver la flamme de la croisade contre les Ottomans qui viennent de prendre Constantinople. Mais dans les couloirs du Saint-Siège on lui reproche surtout son népotisme, qui consiste à placer les membres de sa famille à des postes clés. Il porte une attention toute particulière à l’avancement de son neveu le plus prometteur: Rodrigo Borgia.

Quand Calixte III meurt, Rodrigo a pris du galon. Il devient le vice chancelier du prochain pape avant d’occuper lui aussi le trône entre 1492 et 1503. C’est tout particulièrement au cours de cette décennie que le mythe se forge, du vivant même de ses différents acteurs. Une famille espagnole à la tête de l’Etat pontifical. Voilà qui semble choquer de nombreux Italiens. Les Borgia sont suspectés d’empoisonner leurs ennemis. On est persuadé que César et Lucrèce entretiennent une relation incestueuse dont le petit Giovanni serait le fruit. Plus grave, certains chroniqueurs affirment que c’est ce même César qui aurait assassiné son frère Juan, dont on a retrouvé le corps dans le Tibre, parce qu’il désirait plus que tout occuper le poste de son aîné: gonfalonier des troupes pontificales. César Borgia est le premier homme à renoncer à la pourpre cardinalice pour revêtir l’armure du général en chef. Pour certains chroniqueurs, le pape aurait même fait un pacte avec le diable. Evidemment, ces accusations sont toutes portées par des ennemis intimes de la famille Borgia. Il faut donc traiter les sources avec la plus grande circonspection, rappelle constamment l’historien Guy le Thiec dans son récent ouvrage «Les Borgia, enquête historique».

Dans les faits, le clan ne jure pas avec son époque. Alexandre VI ne sera ni le premier, ni le dernier pape à reconnaître des enfants. De plus, reprocher à cette famille des visées expansionnistes sur le reste de l’Italie, c’est ignorer que le Vatican n’est pas seulement l’institution sur laquelle repose le salut des chrétiens, mais également un Etat avec une armée et des sujets. A sa tête, le souverain pontife s’emploie à en agrandir les frontières au détriment de ses voisins italiens: au cours de son règne, la région de la Romagne passe sous le contrôle de la famille du pape. «Alexandre VI montra comment un pape pouvait s’imposer, avec l’argent et la force», écrit un Nicolas Machiavel admiratif dans «Le Prince», le manuel qui va révolutionner les sciences politiques. Le philosophe florentin est un contemporain des Borgia. Il rencontre à plusieurs reprises César, qui est en train de conquérir et de forger, au nom de son père, un duché puissant. Pour Machiavel, le fils du pape est un homme d’Etat admirable car il se montre habile stratège, fin tacticien et est complètement dénué de scrupules, toutes les qualités requises, à ses yeux, pour gouverner. Mais la seule admiration de Machiavel ne suffit pas pour contrebalancer la renommée soufrée qui se met en place. A la mort de son père, César ne parvient pas à maintenir longtemps les possessions familiales en Italie. Seule Lucrèce tire son épingle du jeu en épousant en troisièmes noces, l’un des personnages les plus puissants d’Italie: Alphonse Ier d’Este, futur duc de Ferrare. Suite aux décès de ses frères et de son père, elle ne s’occupe plus guère de politique et consacre son temps à soutenir écrivains et artistes qu’elle réunit dans sa cour à Ferrare.

Après leur disparition, les Borgia continuent à entretenir une sale réputation. Les pamphlétaires protestants font d’Alexandre VI le symbole de tout ce qu’ils rejettent dans le catholicisme. On retrouve des portraits de Rodrigo Borgia en Satan coiffé de la tiare du Saint-Père. Au XVIIIe siècle, c’est Voltaire, qui, dans son essai sur les moeurs, rappelle que le nom de Borgia «n’est prononcé qu’avec la même horreur que ceux de Néron et de Caligula». Plus tard, Stendhal, Victor Hugo, Alexandre Dumas ou encore Apollinaire y vont de leur pierre avant de laisser le cinéma porter l’estocade. Abel Gance réalise en 1935 un «Lucrezia Borgia» dans lequel toute la famille passe pour une belle brochette de psychopathes. Victimes de la légende noire qu’ils ont eux-mêmes contribué à former, les Borgia ne sont pas sur la voie de la réhabilitation. Tant pis pour l’histoire. Tant mieux pour la fiction.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s