Discret, difficilement cernable, Pierre Pascal est pourtant une grande figure du XXe siècle. Cet intellectuel catholique s’est, pour un temps, converti au bolchevisme. Article paru dans le Matin Dimanche du 30 novembre 2014.

Mai 1916, la Russie engagée au côté des Alliés dans le premier conflit mondial accumule les défaites face à l’Allemagne. Le gouvernement français décide d’envoyer une mission militaire à Petrograd, capitale de l’empire des tsars, pour évaluer l’étendue des dégâts. C’est peine perdue. Les bolcheviques prennent le pouvoir et quelques mois après la Révolution d’octobre 1917, la Russie et l’Allemagne signent la paix à Brest-Litovsk. Les Français doivent plier bagage. L’un d’eux, Pierre Pascal, décide de rester. Il ne reviendra en France que dix-sept ans plus tard.

Quelle mouche a piqué ce jeune lieutenant d’artillerie russophone et russophile? Fervent catholique, fier d’avoir été décoré par le tsar, Pierre Pascal va se convertir au communisme dès les débuts de la révolution sans pour autant renier sa foi chrétienne. Il assume l’étrange casquette de chrétien bolchevique jusqu’en 1933. Durant son long séjour au pays des Soviets, il tiendra un journal dont le dernier volume qui couvre les années 1928 et 1929 vient d’être édité par les éditions Noir sur Blanc. Mais c’est également la récente parution d’une biographie chez le même éditeur signée par l’historienne Sophie Coeuré qui permet de mettre en lumière les motivations complexes de cet intellectuel français discret et hors norme.

Pour saisir Pierre Pascal, il faut comprendre que celui qui découvre cette Russie empêtrée dans une guerre civile avant d’être mondiale est un «révolté sans doctrine», comme l’écrit sa biographe. Passionné par la culture russe, le jeune Pierre Pascal est persuadé que le christianisme peut s’accorder avec le bolchevisme. Fait cocasse, il n’a rien vu venir. Dans une lettre à sa mère, datée du mois d’avril 1917 où il décrit les discours enflammés de Lénine il note que ce dernier n’a pas l’air «très dangereux». Pourtant moins d’une année plus tard, Lénine est au pouvoir et Pierre Pascal a embrassé sa cause. Le jeune homme s’est forgé une image idyllique du communisme. Pour lui, c’est la seule idéologie qui doit permettre au peuple de s’émanciper des classes dirigeantes, et qui peut garantir la paix et l’égalité. Des vertus qui lui semblent parfaitement compatibles avec sa foi chrétienne. «Le socialisme n’est vrai et applicable qu’avec le christianisme», note-t-il dans un carnet. «Je suis catholique, puis je suis communiste», affirme-t- il même dans un mémoire quand on lui demande de justifier sa foi.

Dans un premier temps, Pierre Pascal ne semble pas trop inquiété par les autorités soviétiques. Il contribue même à la bonne marche du régime. Il se met au service de la propagande révolutionnaire en traduisant des textes, rédigeant des articles et des tracts. Il sert la soupe au régime et semble se fondre dans la société russe révolutionnaire. Le journaliste Albert Londres le prend en photo et dresse son portrait dans le journal L’Excelsior du 19 avril 1920. On y retrouve un Pierre Pascal aux cheveux rasés, aux moustaches de cosaque, arborant une coquette chapka qu’il porte de travers. «Il a renoncé à sa famille, à son bonheur, à sa classe. Il portait des costumes modernes, il est en bottes de moujik; il fumait, il ne fume plus; il aimait le vin, il n’en boit plus. On l’a presque appelé traître, il est heureux, il a vu Dieu: Karl Marx lui a parlé», écrit le grand reporter.

Mais Pierre Pascal se distancie progressivement du bolchevisme, surtout quand le régime se bureaucratise et que son élite reproduit une société de classes qu’il rejette. Durant les dernières années de son séjour russe, il se consacre à l’étude du schisme au sein de l’Eglise orthodoxe au XVIIe siècle. «Ses écrits sur le sujet font d’ailleurs toujours référence», note son ami et ancien élève Georges Nivat (lire l’interview ci-dessous). De retour en France, il devient un universitaire à la fois discret et influent. De nombreuses générations de chercheurs et de spécialistes du monde slave seront formées par ce passeur de la civilisation russe qui écrivait déjà dans l’introduction de son premier mémoire universitaire sa véritable profession de foi: «Ecrire sur la Russie avec amour!»

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«Il ne faudrait surtout pas considérer Pierre Pascal comme un mystique»

photobHistorien des idées, traducteur, spécialiste du monde slave et professeur émérite à l’Université de Genève, Georges Nivat a aussi été l’élève et l’ami de Pierre Pascal. Il a longtemps dirigé la collection Slavica des Editions L’Age d’Homme où sont parus les premiers volumes des journaux de Pierre Pascal. Entretien

Les quatre premiers volumes du «Journal de Russie» de Pierre Pascal couvrant les années 1916-1927 sont parus il y a près de quarante ans. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps avant de pouvoir lire la suite?

Avec Jacques Catteau, qui était aussi un de ses anciens élèves, nous avions persuadé Pierre Pascal de publier son journal. Comme il comportait des «trous», Pascal décida d’écrire des bouts de souvenirs pour compléter. Et avec lui nous avons opté pour un dispositif typographique particulier: en romain son journal tel qu’il l’avait rédigé à l’époque, en italique ces rajouts postérieurs de quarante ans. Autrement dit un jeu de l’immédiat avec la mémoire. De plus, Pierre Pascal n’avait pas voulu d’appareil critique. Il est malheureusement décédé avant de pouvoir publier le dernier volet de ce journal sur le même mode et l’aventure s’est provisoirement arrêtée à l’année 1926. La récente publication, plus universitaire, nous apporte les années 1928 et 1929, mais tranche avec les premiers volumes. L’historienne Sophie Coeuré signe également une très complète, un peu froide, biographie – elle n’a pas connu Pierre Pascal de son vivant et le traite comme un objet d’investigation. Pour moi, ce journal est plus qu’un document historique. C’est aussi un texte extraordinaire qui raconte la vie au jour le jour d’un homme parti «pour toujours» dans un paysage humain très différent: la Russie. Car, à l’époque, Pascal ne pouvait pas savoir s’il rentrerait en France. La lecture de ses journaux permet de saisir une dimension utopique du projet bolchevique à ses débuts. Et puis c’est presque un des seuls témoins français et occidentaux qui soit resté aussi longtemps en Russie soviétique et qui en soit revenu. Merci à Sophie Coeuré de l’avoir ramené sur le devant de la scène!

Pierre Pascal s’est pendant un temps considéré comme un «catholique bolchevique». C’est une posture un peu mystique, non?

J’avais inventé cette expression dans mon livre «La fin du schisme russe». Effectivement Pierre Pascal s’est en quelque sorte converti au communisme comme on entre en religion, et sans passer par le marxisme, en quelque sorte. Mais il ne faudrait surtout pas le considérer comme un mystique. C’est même tout le contraire. Pierre Pascal est un thomiste, un catholique rationaliste qui s’est toujours employé à concilier sa foi avec sa raison. Avant, pendant, et après son passage «en communisme» (titre de son deuxième tome). Tout de même, on ne peut s’empêcher de le considérer comme un jeune homme un peu naïf et romantique. des bolcheviques puis s’est très vite enthousiasmé pour leur cause… Bien malin qui pouvait prévoir la prise de pouvoir des bolcheviques en 1917. Même Lénine à son retour de Suisse! A mon sens, Pierre Pascal n’est pas non plus un romantique. Ce qui lui a plu dans cette Russie – dès son premier voyage de 1911, c’est d’y retrouver l’Evangile à ses débuts, un communisme primitif qui fait penser aux Actes des apôtres, une chaude communauté fraternelle. C’était sûrement naïf, mais un poète comme Rilke est aussi tombé sous le charme de la Russie sainte, paysanne, fraternelle. Ce que Pascal ne supportait pas, c’était la pensée et les usages bourgeois, qui stratifiaient la société. Il croyait vraiment en la possibilité de créer une société plus juste et plus égale. Mais quand il se rend compte que les cadres du parti ne vivent pas dans les mêmes conditions que le peuple, c’en est déjà fini de son utopie. Dans le tome dernier de son «Journal», on sent qu’il perd amis, espoirs, et presque sa foi.

De retour en France, déçu par son expérience soviétique, Pierre Pascal se montre discret. Pourquoi?

Tout d’abord, il faut bien comprendre que c’est dans sa nature. Pierre Pascal est un personnage simple et discret. Il l’était pendant la révolution, il le sera à son retour. Et puis il lui faut apurer son passé militaire, se faire réintégrer dans la fonction publique. Il laisse le rôle de critique du régime soviétique à son grand ami Boris Souvarine, qui publiera en 1936 la première biographie de Staline. Il ne faut également pas oublier que le Guépéou a le bras long dans les années 1930. Des Russes sont enlevés et assassinés à Paris. Et puis la famille de sa femme Jenny réside toujours en Russie. Il s’agit de ne pas trop attirer l’attention. Il maintient également cette position durant la Seconde Guerre mondiale alors que le régime de Vichy s’intéresse de près à son passé et cherche à destituer sa femme de la nationalité française. Mais, toute sa vie, il maintiendra des liens affectifs serrés avec un réseau d’intellectuels qui sont passés par la Russie soviétique et qui s’en sont détachés. Personnellement je les ai découverts chez lui, aux réunions où l’on fêtait chaque année la «Pierre-et- Paul», le 29 juin, et pour moi cette fête reste liée à lui, comme à l’utopie russe.

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Pour aller plus loin

Pierre Pasca, Mon journal de Russie, 4 volumes, l’Âge d’homme

Pierre Pascal, Journal de Russie 1928-1929, Noir sur Blanc, 2014

Sophie Coeuré, Pierre Pascal, la Russie entre christianisme et communisme, Noir sur Blanc, 2014

Entretien avec Sophie Coeuré sur Mediapart.

 

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