L’homme qui brûlait ses victimes dans son fourneau ne cesse de fasciner, ses crimes ont donné lieu à toutes sortes de conjectures. Claude Quétel, historien, remonte à son enfance pour percer ses secrets. Article paru dans le Matin Dimanche du 16 novembre 2014.

9556c7434c657c5a086293f61b75eae0_XLParis, samedi 11 mars 1944. Un habitant de la rue Lesueur appelle le commissariat. Depuis la veille, une étrange fumée noire, dense, nauséabonde, s’échappe de la cheminée d’un hôtel particulier. Le propriétaire n’est pas là. Comme on craint que le feu s’étende aux pièces du bâtiment, les pompiers décident d’y pénétrer. Dans la chaudière, deux petits fourneaux ronronnent bruyamment. Ils sont visiblement alimentés par des corps humains dépecés et démembrés. Le docteur Petiot, propriétaire des lieux, fait son apparition peu après. Il affirme à l’un des policiers qu’il s’agit de cadavres de soldats allemands, et que la maison constitue une planque pour la Résistance. Le pandore décide de laisser filer l’assassin, qui ne sera repris que plusieurs mois plus tard, après la Libération.

Cette découverte macabre va déboucher sur l’un des plus grands faits divers de l’histoire, qui continue à faire couler beaucoup d’encre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la capitale française occupée par les Allemands, celui que la presse de boulevard surnommera «Docteur Satan» piège ses victimes en leur promettant de les faire passer en zone libre. Mais leur voyage s’arrête au numéro 21 de la rue Lesueur. Quelles étaient les motivations de l’assassin? Le cas du docteur Marcel Petiot fascine. On compte plus d’une vingtaine d’ouvrages sur l’affaire et un film. Mais la récente biographie que signe Claude Quétel, «L’effrayant docteur Petiot», va beaucoup plus loin et cherche à évaluer le degré de folie de l’assassin. «Plus qu’un dossier à rouvrir, c’était une enquête à reprendre, non de police mais d’histoire», écrit l’historien.

La recherche des «pièces à convictions» commence par l’étude de l’enfance de Marcel Petiot. L’exercice n’est pas évident, note le chercheur: «Les archives se font maigres, favorisant le remplissage romanesque de cases restées vides.» Les nombreux témoignages concernant le parcours du tueur ont été recueillis après l’affaire. Le jeune Petiot, issu d’une famille de la petite bourgeoisie, est généralement considéré comme un élève gravement agité, quoique doué. Fait troublant, en 1914, à Auxerre, l’adolescent dérobe une boîte aux lettres pleine de courrier. Rapidement interpellé, il passe aux aveux: «Si j’ai fait ce que j’ai fait, ce n’était pas par besoin d’argent, c’était par curiosité, pour connaître les choses secrètes qui se passent dans la ville.» Petiot est mineur. Son oncle, enseignant, plaide en sa faveur, signalant que la curiosité malsaine de son neveu découle sûrement de la lecture de romans policiers. On passe l’éponge. Jeune bachelier, il s’engage comme simple soldat pour prendre part à la Première Guerre mondiale. Il connaît l’expérience du combat. Au printemps 1917, son régiment est en première ligne pendant plusieurs mois. Blessé au pied par une grenade, il est aussi interné pour raisons psychiatriques – son diagnostic fait état de «déséquilibre mental et neurasthénie». Fin de la guerre. Marcel Petiot est réformé. La Commission de discipline qui l’auditionne à plusieurs reprises le décrit comme un soldat fatigué, mélancolique et prostré. C’est pourtant le même Petiot qui reprend tambour battant des études de médecine, rapidement bouclées. Il décroche son diplôme et peut exercer à partir de 1921. Pour Claude Quétel réside ici le premier mystère de l’affaire Petiot: faut-il considérer ce dernier comme fou au sortir de la guerre ou comme un homme jouant au fou? Le jeune médecin s’installe à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville entre Auxerre et Paris. Il a 25 ans seulement, mais il est sûr de lui et ouvre un cabinet qui remporte un certain succès. Il se présente comme le médecin des ouvriers et consulte au domicile de ses patients toute la semaine, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. En 1925, il entame une carrière politique et le voilà propulsé maire de sa ville, moins d’un an plus tard. Il a le soutien des radicaux-socialistes et cherche à moderniser sa commune en développant son électrification ainsi que le goudronnage des rues. Mais il a tendance à faire de gros trous dans les comptes. A cela s’ajoute une réputation tenace de kleptomane. Le maire s’empare d’objets, souvent au vu et su de ses collaborateurs. Il développe également d’autres manies, comme celle de rédiger lui-même les procès-verbaux du Conseil municipal. Cette pratique lui permet d’effacer régulièrement les propositions et les objections qui lui sont adressées. Très vite, deux groupes politiques se dessinent en ville: les «petiotistes» et les «antipetiotistes». L’intéressé crie au complot dès qu’on met en doutes ses paroles et ses agissements.

Le noeud commence à se resserrer autour de lui. Sa kleptomanie le mène au tribunal. Mais Petiot utilise les diagnostics psychiatriques des médecins qui l’ont examiné avant de le réformer, et il est régulièrement acquitté. Plus grave, certaines personnes se mettent à disparaître autour de lui, à commencer par Louisette, sa bonne, dont on n’entend plus parler mais qu’il niera toujours avoir éliminée. Il y a aussi l’incendie de la coopérative laitière où l’on découvre un cadavre au crâne défoncé et la disparition d’une grosse somme dans la caisse. Certains témoins attestent que le bon docteur Petiot est l’une des dernières personnes aperçues dans le coin.

Ces affaires nuisent à sa carrière politique, il décide donc de s’installer à Paris. Désormais marié et père de famille, il reprend la clientèle d’un docteur à la retraite. Une faune interlope commence à fréquenter son cabinet. Il faut dire que le docteur a l’ordonnance un peu facile. Il est inquiété à plusieurs reprises par la justice, qui le soupçonne de monnayer des ordonnances de morphine à des toxicomanes. Il s’en sort toujours de justesse, jurant être innocent. Mais une autre affaire le fait condamner. En avril 1936, Marcel Petiot se fait attraper en flagrant délit de vol dans une librairie. Ses explications alambiquées ne convainquent pas le juge: il se présente comme un savant perdu dans ses pensées, sur le point d’inventer un objet révolutionnaire (une pompe à aspirer les matières fécales…), et qui n’a pas réalisé qu’il était parti sans payer l’ouvrage emporté. Quand Petiot fait valoir ses problèmes psychiatriques, on décide cette fois de l’interner. Mais il ressort rapidement de l’asile et reprend ses activités.

Les événements se précipitent quand la Seconde Guerre éclate. Petiot, qui chine et accumule de nombreux objets, achète le petit hôtel particulier de la rue Lesueur, où seront commis ses principaux crimes. Après quelques essais, le modus operandi ne change plus: des rabatteurs que le docteur a engagés lui permettent de rencontrer des personnes souhaitant mettre les voiles. Il s’agit souvent de juifs français ou étrangers qui cherchent à fuir vers la zone libre pour éviter les persécutions puis les déportations. Mais Petiot prend en charge également des criminels de droit commun qui veulent simplement changer d’air afin d’échapper à la police. Les individus se rendent un à un en compagnie de Petiot dans l’hôtel particulier. Le docteur leur promet un passage vers le sud, et pour certains jusqu’en Argentine. Ce qui se passe ensuite est obscur. On peut imaginer que les victimes sont d’abord droguées à l’aide d’une piqûre que Petiot présente comme un vaccin nécessaire pour se rendre en Amérique du Sud. La famille reçoit souvent un courrier confirmant que la personne est arrivée à bon port. Ses motivations non plus ne sont pas claires, d’autant qu’il a toujours nié les faits. Il semblerait toutefois que les meurtres soient en rapport avec le besoin compulsif d’amasser des objets et des richesses. Le magot ainsi constitué se monterait à plus de 40 millions de nos francs et est toujours introuvable.

Mais les activités louches de Petiot attirent l’attention des Allemands, qui pensent mettre la main sur un réseau d’exfiltration. Le docteur est détenu plusieurs mois et régulièrement torturé par la Gestapo avant d’être relâché. Quand les cadavres sont découverts, on le recherche activement pendant des mois. Mais Marcel Petiot se cache. Il parvient même à se construire une nouvelle identité et participe à la libération de Paris du côté des Forces françaises de l’intérieur (FFI). Il est pour finir confondu, incarcéré, jugé et condamné à mort pour avoir tué vingt-sept personnes. Son exécution a lieu le 25 mai 1946. Bizarrement, sa défense ne s’appuie pas sur sa folie présumée. Jusqu’au bout, Petiot prétendra être «un bon Français», un résistant qui n’a éliminé que des soldats allemands et des collaborateurs français. L’assassin kleptomane aurait-il aussi été un grand mythomane? En plaidant la folie, Marcel Petiot aurait-il pu se soustraire à son sort? Claude Quétel pense que non: «Aucune commission de psychiatres n’aurait osé proclamer l’irresponsabilité tant la pression de l’opinion publique était grande. Il eût fait beau voir que Petiot eût été soustrait à la justice!»

La Guerre, un terreau fertile pour les tueurs

Henri-Désiré Landru.
Henri-Désiré Landru.

Il est une autre affaire qui offre un miroir au cas de Petiot. Henri Désiré Landru a assassiné pas moins de onze femmes en France entre 1915 et 1919. Escroc notoire, recherché par les forces de l’ordre car condamné au bagne, Landru commence à tuer lors de la Première Guerre mondiale. Il cherche à séduire ses victimes, leur propose le mariage afin d’accéder à leurs biens et les tue dès qu’il en a l’occasion. Les corps sont démembrés et éparpillés en différents endroits. Tout comme les crimes commis par Marcel Petiot, les assassinats réalisés par Landru ont pour cadre un pays profondément marqué par la guerre. Pour la psychiatre Francesca Biagi, auteure d’un ouvrage intitulé «Le cas Landru», ce dernier souffrait d’une forme de schizophrénie dont la guerre a constitué le terreau fertile. Puisque les soldats étaient autorisés à tuer pour une raison légitime, Landru, lui aussi, pouvait justifier ses meurtres par des raisons économiques.

Est-ce à dire que «sans ces guerres, il n’y aurait eu ni Landru ni Petiot?» s’interroge l’historien Claude Quétel. Ce qui est sûr, c’est que le public ne manque pas de faire le rapprochement. Pour le célèbre chroniqueur judiciaire de l’époque Frédéric Pottecher, les deux criminels appartiennent à la même famille, et il croit pouvoir le prouver: «Des types comme Landru ou Petiot ont en commun ce quelque chose de bizarre dans l’œil, a-t-il écrit. J’en ai déjà parlé à des magistrats, à des criminologues. Ils ne croient pas ça; ça ne les intéresse pas.»

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