Entretien avec Pierre Ducrey, professeur honoraire d’histoire ancienne à l’Université de Lausanne et grand spécialiste de la guerre et des conflits dans la Grèce antique. Une version courte de l’interview a été publiée dans le Matin Dimanche du 5 octobre 2014.
crédit photo @Allez Savoir
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Vous avez commencé à vous intéresser à l’histoire de la guerre dans l’Antiquité dès les années 1960. Comment cette idée vous est-elle venue ?

A cette époque, on a progressivement abandonné l’histoire événementielle, même dans le domaine de l’Antiquité,  pour se concentrer sur une histoire plus thématique. Pour ma part, j’ai développé une approche sociologique de la victoire et du traitement des vaincus, en particulier des prisonniers de guerre, dans la Grèce antique. C’est au cours de ces années que j’ai rédigé ma thèse de doctorat sur ce sujet. Par la suite, en plus d’être historien, je suis devenu archéologue.

Est-ce que les Romains sont tributaires des Grecs en matière de guerre ?

Oui en partie. L’armée romaine, tout comme la macédonienne, est formée de professionnels. En Grèce, un changement important s’amorce avec Philippe II, le père d’Alexandre le Grand. Auparavant, les Grecs formaient des armées de milice qui se battaient en été mais qui étaient de retour pour les moissons. L’armée macédonienne rompt avec cette tradition. La formation militaire qui lui permettra de remporter de nombreuses victoires, c’est la phalange. Il s’agit d’un carré, formé par des hommes portant des lances allant jusqu’à 8 mètres de long. Cette unité fonctionne comme un rouleau compresseur qui écrase l’ennemi avec l’appui de la cavalerie. Mais les Romains en viennent à bout.

Comment cela ?

La bataille de Cynoscéphales est emblématique. Elle se déroule en 197 avant J.C. et oppose Romains et Macédoniens dans le Nord de la Grèce. Le terrain, accidenté, est favorables aux Romains. La phalange a tendance à se disloquer. Les Romains, dont les soldats sont armés du pilum, d’un glaive et d’un grand bouclier, forment de petites unités autonomes, qui parviennent à s’engouffrer dans les brèches. Les porteurs de sarisses (longue lance macédonienne) n’ont pas beaucoup d’armement défensif à opposer à leurs adversaires une fois que ces derniers ont passé la barrière des lances. La grande nouveauté, c’est la création de manipules, de petites unités de soldats dirigés par un officier capable de prendre des initiatives et de diriger ses hommes de manière autonome sur le champ de bataille. Il faut ajouter à cela que les légionnaires romains bénéficiaient d’un très bon entraînement et d’un matériel d’excellente qualité. Ils sont disciplinés et bien organisés.

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Sur quelles informations travaille un historien qui s’intéresse à la guerre dans le monde antique ?

Pour étudier la sociologie de la guerre dans l’Antiquité, il y a d’abord les textes que nous ont laissés les auteurs antiques et les inscriptions sur pierre que l’on trouve dans les lieux publics. On s’appuie ensuite sur les images : vases, sculptures, bas-reliefs. On peut aussi compter sur l’archéologie. Nous avons retrouvé de nombreux casques, armes et armures. L’archéologie expérimentale s’efforce de reconstituer les conditions dans lesquelles on se battait. Un beau spectacle, dont on peut avoir une idée grâce à certains films !

Quel regard porte l’historien que vous êtes sur les conflits modernes comme ceux qui secouent le Moyen Orient ?

Il me semble qu’on assiste ici à un changement de paradigme. Des Sumériens aux Mycéniens en passant par les Romains, les chevaliers du Moyen Age ou même nos soldats modernes, on s’est toujours employé à protéger les corps et donc la vie des combattants. Ce n’est pas le cas de certains fanatiques d’aujourd’hui qui n’hésitent pas à se suicider ou dont on fait exploser les corps à distance dans le cadre d’attentats terroristes. On accorde une valeur moindre à la vie du combattant.

Est-ce vraiment nouveau ? Après tout, les kamikazes de la Seconde Guerre mondiale faisaient pareil …

Non, je ne le pense pas. L’action des kamikazes s’est développée à la fin du conflit. Je crois qu’il s’agissait surtout d’un ultime acte d’allégeance à l’empereur japonais, un sacrifice suprême et l’expression d’un code d’honneur très strict, plus que d’une tactique pensée pour remporter la victoire. A mon avis, avec les attentats suicides, on ne cherche plus aujourd’hui à protéger les combattants. Au contraire, on organise leur sacrifice dans le but de remporter une victoire. On assiste à une inversion du modèle occidental de la guerre.

A lire également sur Chacaille : Bienvenue dans la légion !

Propos recueillis par Guillaume Henchoz

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Une réflexion sur “« les légionnaires romains bénéficiaient d’un très bon entraînement et d’un matériel d’excellente qualité »

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