Déjà pratiqué par les Mayas ou les légionnaires romains, le ballon rond a subi bien des mutations à travers les siècles. Article initialement paru dans le Matin Dimanche du 15 juin 2014.

« Si le foot est une religion, alors la FIFA est son Eglise, affirmait cette semaine sur la chaîne HBO l’humoriste anglais John Oliver. Prenez une minute pour réfléchir à cela : son leader est infaillible, elle oblige les pays sud-américains à construire des cathédrales opulentes avec l’argent qu’ils n’ont pas, et elle est responsable d’un nombre incroyable de morts au Moyen-Orient ». Il faisait référence à l’hécatombe d’ouvriers népalais employés par le Qatar pour la construction des infrastructures de la Coupe du Monde 2022.

Cette analyse, le philosophe marxiste Antonio Gramsci ne l’aurait pas désavouée, lui qui, en 1922 déjà, fustigeait le développement dans les classes populaires italiennes de ce sport bourgeois inventé par des capitalistes anglais. Plus tard, c’est l’anthropologue français Marc Augé qui décrit le football comme une religion : « Des Hurons ou des Persans faisant profession d’ethnologie et pratiquant l’observation participante dans les stades seraient sensibles au grand rituel du jeu. Même si pour finir, ils hésiteraient à mettre en forme leur hypothèse centrale : les Terriens pratiquent une religion unique et sans dieux ». De là à considérer que le football est le nouvel opium du peuple, il n’y a qu’un pas qui se franchit aisément.

Et pour cause : les jeux de ballons que l’on trouve dans les sociétés préindustrielles ont souvent eu des connotations religieuses. C’est le cas du tlachtli, un jeu de balle pratiqué par les Mayas et les Aztèques. « La course de la balle, petite ou grande pouvait figurer la trajectoire des planètes dans le ciel », note l’Historien Paul Dietschy dans son Histoire du football, parue récemment dans une version poche augmentée. Les perdants pouvaient parfois être sacrifiés aux dieux. Sans être intégrés à des rituels aussi sanglants, les jeux de balles qui se pratiquaient en Europe s’organisaient aussi durant des temps sacrés. C’est le cas à Florence par exemple, où une forme de calcio, qui perdure encore de nos jours, se tenait au moment du Carnaval.

On trouve des traces de jeux de balles plus loin dans l’histoire. Un ancêtre du football se pratiquait en Chine sous la dynastie des Han. Le jeu consistait à envoyer une balle en cuir remplie de plumes dans un filet placé au sommet d’une tige de bambou. A la même période, les légionnaires romains pratiquaient le « harpastum ». Deux équipes se confrontaient sur un terrain rectangulaire. Le but était de déposer la balle derrière les lignes ennemies. On peut noter cependant que ce cousin du foot ne se pratiquait pas dans les cirques ni dans les stades. Le public lui préférait les courses de char et les combats de gladiateurs. Le harpastum devait plutôt constituer une forme d’entrainement physique pour les militaires. Au premier siècle de notre ère, Pline le Jeune citait le cas de son ami Spurinna qui jouait encore au ballon à l’âge vénérable de 77 ans, afin de combattre la vieillesse.

Dans certains village du nord de la France et en Angleterre, on jouait à la soule, du nom de cette balle au diamètre variable, remplie de paille. Les règles ne sont alors pas très bien définies. Le jeu consiste grosso modo à atteindre un endroit stratégique du camp adverse désigné à l’avance : la place du marché, un porche d’église ou encore un poteau érigé à cet effet. Les équipes sont formées selon des critères qui peuvent varier: les habitants de différents villages, les célibataires contre les mariés, les jeunes s’opposant aux vieux. Les parties sont souvent sanglantes. Pour Paul Dietschy, elles ont même des vertus cathartiques : «Cela permet d’éviter que le sang ne coule plus souvent encore dans chaque village en purgeant les passions». Expression d’une violence, certes, mais ritualisée et canalisée.

Ces qualités n’empêchent pas les pouvoirs royaux de considérer les jeux de balles comme néfastes. En 1314, le roi anglais Edward II publie un édit qui en interdit la pratique dans les rues de Londres. La violence qui s’exerce lors de ces parties échappe au pouvoir central, analyse Norbert Elias. Le sociologue s’est intéressé aux différentes pratiques sportives à partir de la Renaissance. Il a élaboré le concept de civilisation des mœurs, un processus qui a réduit l’usage des violences depuis la fin du Moyen Age. Pour lui, le développement des sports est une des expressions de ce mouvement.

Toujours en Angleterre, au début du XIXe, deux techniques de jeu commencent à s’opposer. L’une consiste à tenir fermement la balle dans ses bras et tenter de franchir les lignes adverses en passant le ballon aux membres de son équipe par différents moyens. L’autre sédimente les procédés qui vont mener au football. Il s’agit d’utiliser principalement les pieds pour faire circuler la balle. On parle alors du dribbling-game. Ces pratiques vont se développer d’abord dans les prestigieuses public school. A côté des autres matières, différents sports sont à l’honneur. Ce qui s’appelle encore le foot-ball trouve sa place au côté de l’athlétisme, de l’aviron et du cricket. Chaque école applique ses propres règles mais les établissements commencent à s’affronter en tournois et une homogénéisation des pratiques se met peu à peu en place. Le rugby et le football vont emprunter des chemins séparés. La première ligue de ce sport est fondée en 1863 sous le nom de Football Association, la « Soccer ».

Ce sport va commencer à se populariser dans la seconde partie du XIXe en touchant les classes plus populaires. Les industriels anglais ne s’y trompent pas. Des dirigeants d’usines et d’entreprises, soucieux d’organiser les loisirs de leurs ouvriers se mettent à sponsoriser des équipes et des clubs à l’instar d’Arnold F. Mills. Propriétaire de nombreux chantiers navals sur la Tamise, il fonde Thames Ironworks en 1895, un club formé par ses ouvriers, achetant au passage la paix sociale dans son entreprise. Ce paternalisme sportif est aussi à l’œuvre chez des philanthropes qui n’ont a priori rien à y gagner. C’est le cas de John Henry Davies, un brasseur qui a créé Manchester United. A cette époque, les équipes sont essentiellement formées par des joueurs amateurs, mais rapidement une certaine hypocrisie se développe. Les patrons se mettent à embaucher dans leurs usines les meilleurs joueurs pour renforcer leur club. Il s’agit souvent d’emplois de complaisance. Inexorablement, le foot se professionnalise alors que les règles du jeu se font toujours plus précises. On définit les conditions du hors-jeu, on accorde aux gardiens le droit de stopper la balle avec les mains, on définit des postes : attaquants, ailiers, défenseurs. De nombreux stades dédiés uniquement au football voient le jour au début du XXe siècle pour accueillir la foule toujours plus nombreuse qui vient assister aux matches. Ils sont souvent construits non loin de l’usine qui soutient l’équipe locale.

Le football va ensuite commencer à s’exporter par le biais des colonies anglaises. « Marins et soldats glissaient souvent un ballon rond dans leur havresac avant de partir soumettre les colonies à leur loi, écrit Paul Dietschy. Sans être le jeu de l’Empire, statut réservé au cricket et au rugby, il ne s’implanta pas moins au Bengale et en Afrique ». Ce sont également des expatriés britanniques qui l’implantent en Amérique du Sud. En 1904, la fédération internationale de football association est fondée. A la veille de la Première Guerre Mondiale le foot est devenu le sport national dans bien des pays qui l’ont adopté. Il est en passe d’accéder au statut de première grande religion globale sécularisée que nous célébrons depuis cette semaine avec la Coupe du Monde 2014.

 

***

Le Calcio : des gladiateurs dans l’arène

 

Le Calcio Fiorentino est au football ce que l’homme de Néandertal est à l’Homo sapiens : un lointain cousin issu d’une branche un peu oubliée de l’évolution. « On rentre sur le terrain sur nos deux jambes mais on ne sait pas comment on va en sortir », confie un joueur au journaliste David Ramos, auteur d’un documentaire sur ce jeu de balles très chargé en testostérones. Le Calcio Fiorentino, qu’on appelle aussi Calcio Storico, est violent. Voire sanglant. En 2006, les bagarres sur le terrain ont pris une ampleur telle que le tournoi a dû être annulé.

On trouve des traces de ce jeu à partir du XVIe siècle. Il se pratique dans les arènes de Florence et oppose en tournoi quatre équipes portant chacune sa couleur et correspondant à quatre quartiers différents de la ville. Les règles sont simples. Elles ont été écrites en 1580 par Giovanni Bardi et elles sont toujours en vigueur. On compose des équipes de vingt-sept joueurs. On joue environ une heure. Il faut porter la balle dans la cage adverse (la caccia). Par n’importe quel moyen. Ce sport allie lutte, boxe (à mains nues), et rugby. Les membres d’une même équipe n’ont pas le droit de se liguer à plusieurs pour frapper un adversaire, les attaques dans le dos sont proscrites et on ne s’acharne pas sur les personnes qui gisent inanimées dans le sable de l’arène.

Les membres des grandes familles florentines y participent à l’instar de nombreux rejetons des Medicis comme Cosme II ou le futur Pape Clément VII. Pendant les Guerres d’Italie, le roi de France Henri III qui assiste à un tournoi se montre dubitatif : « C’est trop petit pour qu’on l’appelle la guerre et trop cruel pour être un jeu ». Mais les florentins, eux apprécient. Ils vont pratiquer le Calcio jusqu’au XVIIIe siècle. C’est sous l’Italie fasciste que les tournois de grandes ampleurs sont à nouveau organisés sur la piazza Santa Croce, au centre de la ville. Une tradition qui perdure jusqu’à nos jours.

 

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