Alessandro Monsutti  est professeur d’anthropologie à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Ce fin connaisseur de l’Afghanistan offre un contrepoint intéressant à la lecture de l’ouvrage de William Dalrymple chroniqué dans un billet précédent. Des extraits de cette interview ont été publiés dans le Matin Dimanche du 8 juin 2014, accompagnant l’article présentant l’ouvrage de l’historien écossais basé à Dehli, William Dalrymple.

Alessandro Monsutti
Alessandro Monsutti

 

Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur l’Afghanistan ?

Tout a commencé à Venise : je suis un grand amoureux de cette ville et c’est en visitant régulièrement, en lisant sur son architecture notamment que j’ai découvert l’Orient. Pour moi, la cité des Doges est un portail entre deux mondes : l’Orient et l’Occident. Par la suite, j’ai fait une thèse à l’Université de Neuchâtel sous la direction de Pierre Centlivres, ethnologue et grand spécialiste de l’Afghanistan. C’est lui qui a emmené un groupe d’étudiants dont je faisais partie à Quetta au Pakistan pour y travailler sur les réfugiés afghans. Dans ce cadre, Je me suis particulièrement intéressé aux Hazaras afghans qui travaillaient dans les mines de charbons au Pakistan. Pour effectuer des recherches concernant mon doctorat, je suis allé en Afghanistan très régulièrement entre 1995 et 1998. Je me suis rendu dans un village dont étaient originaires plusieurs mineurs que j’avais rencontrés et qui se situait non loin de Ghazni, entre Kandahar et Kaboul.

Comment s’est déroulé votre premier voyage sur place ?

La première fois que je suis allé en Afghanistan, les Talibans venaient de prendre le pouvoir. C’était une période de violence politique importante mais les dangers que nous encourions n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Différentes factions étaient en guerre. Les Talibans qui sont en majorité des Pachtouns s’en prenaient aux Hazaras. J’accompagnais justement un mineur hazara qui rentrait chez lui. C’était très tendu mais il n’y avait pas encore cette animosité envers les Occidentaux.

Je voyageais en utilisant les moyens à disposition, en minibus, en camion, à pied. On ne m’a jamais demandé mon passeport. Je m’étais fait une sorte de sauf-conduit sous la forme d’un billet rédigé par un mullah qui travaillait dans un hôpital du CICR et sur lequel était écrit que j’étais quelqu’un de bien et que je voyageais pour de bonnes raisons. En direction de Ghazni les Talibans ont fouillé le véhicule dans lequel je me trouvais. Ils cherchaient des armes mais n’empêchaient pas les gens de circuler. J’avais une barbe et un couvre-chef. Sans jamais mentir sur mon identité, j’essayais de passer le plus inaperçu possible. Nous sommes arrivés dans le village à destination à un moment dramatique. Une douzaine de personnes avait été tuées par des hommes armés de lance-flammes. Il a été difficile de négocier ma présence. On m’a présenté comme quelqu’un qui venait apporter de l’aide, ce qui était faux. Le jour de mes trente ans un jeune hachichomane m’a collé sa kalachnikov sur le front. J’ai été à plusieurs reprises pris dans des fusillades.

Il était donc déjà à cette époque très dangereux d’effectuer un terrain en Afghanistan …

Oui, mais la nature du danger a maintenant changé. Avant, on risquait plus la balle perdue que l’enlèvement. Un jour, j’ai été abordé agressivement par un jeune milicien. Mais quand il a compris que j’étais étranger, il m’a laissé filer. Être occidental permettait encore à cette époque de se sortir d’un mauvais pas. Ce n’est vraiment plus le cas maintenant. Cette région entre Kandahar et Kaboul où j’ai fait des terrains jusqu’en 2004, je ne peux plus y mettre les pieds. C’est trop dangereux. L’endroit où je travaillais est complètement entouré par des Pachtounes. Ce sont des bastions talibans. Même si je parvenais à me rendre sur place je risquerais de mettre les gens qui souhaitent m’accueillir en danger. De manière générale, on peut dire que le contrat moral entre les Occidentaux et les Afghans bat de l’aile. Il était beaucoup plus facile de négocier sa présence dans les années 1990 que de nos jours. Maintenant, lorsque je me rends en Afghanistan, je reste autour de Kaboul, à Hérat ou dans le nord. Je travaille principalement sur la reconstruction du pays. Une bonne partie de mes sources et de mes informateurs résident dans la capitale.

L’écriture de l’histoire afghane a aussi évolué, non ?

Michael Barry, un grand érudit franco-anglais a longtemps soutenu l’idée que l’Afghanistan était une terre d’insolence qui avait résisté à tous les empires. Mais il y a une nouvelle génération d’historiens qui contestent cette perspective un peu romantique. Pour ma part je m’efforce de résister à la lecture d’un Afghanistan comme lieu qui échappe à tout. Les Afghans ont créé un empire qui s’est étendu jusqu’en Inde. La terre qui forme l’actuel Afghanistan a en fait une longue expérience de l’exercice du pouvoir et de l’administration d’un état. On peut noter qu’à travers l’histoire, ceux qui se sont lancés à la conquête de l’Inde sont tous passés par les territoires qui forment l’actuel état afghan. Ce n’est qu’à partir du XIXème siècle, avec le développement des armes à feu que le pays va commencer à poser des problèmes à ses puissants voisins. Des techniques de guérilla efficaces se développent. Le pays devient difficilement contrôlable. Une résistance militaire se met en place dès le premier conflit anglo-afghan. Les Britanniques vont connaitre un de leurs plus retentissants échecs militaires.

On trouve encore des traces de ce conflit dans la mémoire afghane…

Oui effectivement. Des personnages de la première guerre comme Dost Mohammad ou son fils Abkar Khan sont omniprésents. D’autres personnages liés au deuxième conflit comptent aussi même si ce dernier s’est soldé par une victoire militaire anglaise. On y trouve par exemple une grande héroïne qui s’appelle Malalai. C’était une jeune femme qui apportait de l’eau et des encouragements aux combattants en train de flancher. Elles est morte sur le champ de bataille, mais les Afghans ont repris courage et ont finalement vaincu les Anglais. Malalai est un nom toujours porté de nos jours. Malalai Joya est par exemple une activiste féministe qui a contesté le pouvoir des chefs de guerre présents au parlement. On raconte aussi d’étranges histoires. Par exemple celle d’un vieux sage soufi que tout le monde respecte. Les gens viennent le trouver depuis des kilomètres à la ronde et traversent des montagnes pour l’écouter et bénéficier de ses conseils. Un jour, il meurt. Les hommes du village nettoient le corps comme cela se fait. On ouvre sa chemise et on trouve un tatouage sur son torse « God save the Queen». Ce qui se joue là, c’est un fantasme qui prête aux Anglais une connaissance très fine du terrain. Des Anglais capables d’envoyer des espions qui prenaient des fonctions importantes comme celle de ce saint local. De nos jours, certains Afghans considèrent que les Américains sont puissants mais peu intelligents. Ils restent persuadés que ce sont les Anglais qui tirent les ficelles par derrière. «Engrisi» était le mot qui désignait les Anglais. Il est devenu maintenant insultant et s’applique à tous les Occidentaux.

A chaque intervention étrangère en Afghanistan, on a l’impression que l’histoire se répète…

Les Afghans ont toujours gagné face à leur adversaire non pas du point de vue militaire mais en rendant leur pays complètement ingouvernable pour leurs occupants.
Chaque intervention, britannique, soviétique ou encore américaine, est arrivée avec un projet moderniste de réforme de l’état et de la société … qui a échoué. Mais c’est rarement quand les troupes d’occupation se retirent que le pouvoir de Kaboul s’écroule. Non, c’est quand on lui coupe les vivres. Les Anglais vont pratiquer de la sorte après les guerres anglo-afghane: ils contrôlent le pays en payant. En subventionnant le pouvoir en place, en le soutenant plus économiquement que militairement les choses se passent plutôt bien. Il faut dire que l’état afghan fonctionne en quelque sorte à l’envers : l’administration ne récolte pas les fruits de l’impôt mais au contraire achète de nombreux clients pour pacifier les différentes régions du pays. Le pouvoir central monnaie sa tranquillité en versant des montants importants aux pouvoirs régionaux. Cela nécessite de l’argent. En 1989 par exemple, l’Armée rouge s’est retirée du pays mais le président a pu rester en place jusqu’en 1992. C’est quand la manne qui venait d’URSS s’est tarie que le gouvernement central s’est effondré.

Comment pensez-vous que le pays va évoluer ?

Le pays est un feuilletage de différentes souverainetés : souveraineté étatique, souveraineté des ONG, souveraineté des régions, des commandants, des réseaux de la drogue, etc. Pour moi, cela ne fait pas de l’Afghanistan une région marginale mais plutôt un Etat qu’il faut étudier pour comprendre vers quoi va le monde. C’est une sorte de laboratoire de la globalisation. On peut y observer les tensions liées à la mobilité de la population, à la dérégulation économique et à la violence politique. Ce pays, une démocratie qui fonctionne selon ses propres modalités, représente un peu notre futur, des élections sans réelle démocratie. Si on observe attentivement la politique afghane, je me demande si c’est plutôt nos systèmes qui vont vers ce type de fonctionnement que le contraire.

Pour conclure, je tiens à préciser que si le pays a subi plusieurs décennies de guerre, la société afghane a su maintenir une certaine cohésion de la vie sociale. On y trouve relativement moins de massacres de civils que lors d’autres conflits. Le phénomène des enfants-soldats s’est par exemple beaucoup moins développé qu’en Sierra Leone ou qu’au Liberia. Malgré l’absence régulière d’un état solide, la société afghane est restée assez structurée notamment grâce à la permanence de certains liens sociaux anciens.

Propos recueillis par Guillaume Henchoz.

Pour aller plus loin :

Alessandro Monsutti, Guerres et migrations: réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan, Neuchâtel: Institut d’ethnologie; Paris: Maison des sciences de l’homme, 2004.

A lire également sur Chacaille : Comment les Anglais ont perdu l’Afghanistan

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2 réflexions sur “« L’Afghanistan est le laboratoire de la globalisation »

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