L’historien écossais William Dalrymple retrace la tentative d’invasion de cette partie de l’Asie par les Britanniques au XIXe siècle, prélude aux conflits qui déchirent encore le pays. Article initialement paru dans le Matin Dimanche du 8 juin 2014. A lire également l’interview de l’anthropologue Alessandro Monsutti qui offre un contrepoint intéressant à la lecture de ce livre.

Le docteur Brydon est un homme chanceux. C’est le seul survivant de la colonne anglaise de plus de 15 000 personnes qui a fui Kaboul le 6 janvier 1842. Blessé et épuisé, il parvient à passer les lignes afghanes et à rejoindre une garnison anglaise elle aussi assiégée à Jalalabad. Le dernier carré anglais est tombé au sommet de la colline de Gandamak. Les officiers supérieurs et quelques ladies ont été invités à se rendre. Les soldats de la Compagnie des Indes, en grande partie des cipayes indiens, sont massacrés à l’exception de quelques-uns, vendus sur les marchés aux esclaves d’Asie centrale. La tentative d’invasion de l’Afghanistan par les Britanniques est un cuisant échec.

L'arrivée du Dr Brydon à Jalalabad. Portrait réalisé par Elizabeth Butler
L’arrivée du Dr Brydon à Jalalabad. Portrait réalisé par Elizabeth Butler

Mais qu’est-ce qui a amené les Anglais à vouloir contrôler ce territoire? L’ouvrage de William Dalrymple, historien écossais qui réside à Dehli, jette une lumière crue sur les moteurs du premier conflit anglo-afghan. Selon lui, il faut remonter au début du XIXe siècle pour en retracer les origines. L’Europe est ravagée par les guerres napoléoniennes. On craint une improbable campagne militaire française qui passerait par la Perse puis par les territoires formant l’actuel Afghanistan pour fondre ensuite sur les possessions britanniques en Inde. Une délégation anglaise atteint Kaboul, capitale d’été de Shah Shuja, monarque régnant sur les restes d’un empire fondé par son grand-père et s’étendant jusqu’à l’Indus. Les Anglais viennent s’assurer la sympathie du pouvoir en place. Des traités sont signés, une amitié est scellée mais quelques mois plus tard le shah est renversé. Il trouve alors refuge auprès de ses amis anglais.

Nouvelle partie d’échecs

Son exil durera presque trente ans. On se rappelle de son existence au moment où commence une nouvelle partie d’échecs dont le damier est constitué par l’Asie centrale tout entière. C’est le Grand Jeu, terme qui définit l’escalade de tensions entre la Russie et l’Angleterre qui tentent chacune d’agrandir leur influence dans la région. D’un côté comme de l’autre, on cherche à créer des Etats tampons qui feraient barrage à l’adversaire. L’Afghanistan se trouve coincé entre ces deux géants et devient la victime de leur attention. Alexander Burnes, jeune espion britannique, côtoie son pendant russe, Ivan Vitkievitch, dans les rues de Kaboul. L’ambiance est digne de la guerre froide.

Ce sont les Anglais qui bougent leurs pions les premiers. Une expédition est montée dans le but de replacer le shah déchu sur le trône de Kaboul. Une armée britannique prend le contrôle des villes importantes au cours de l’année 1839. L’émir Dost Mohammad est chassé mais il oppose une résistance farouche et bien organisée qui va entrer dans la mémoire des Afghans. Quand il est fait prisonnier par les Anglais, son fils Akbar Khan prend le relais. Il deviendra une des grandes figures de la jeune nation afghane.

 

Popularisée par le roman de Rudyrd Kipling, Kim, L'expression "Le Grand Jeu" désigne la course à l'influence que se sont menées la la Russie et l'Angleterre au cours du 19e siècle.
Popularisée par le roman de Rudyard Kipling, « Kim », L’expression « Le Grand Jeu » désigne la course à l’influence que la Russie et l’Angleterre ont mené en Asie Centrale au cours du 19e siècle.

La situation se délite rapidement pour les Anglais, qui cherchent à imposer des réformes inadéquates à une population afghane toujours plus rétive à leur présence. Sur le terrain, ils prennent une série de décisions catastrophiques, faisant la démonstration de leur ignorance des différents acteurs politiques afghans. La société afghane, mosaïque de clans et de peuples, est loin de partager un sentiment d’appartenance à un Etat commun. Mais l’occupation britannique forge entre eux une puissante alliance. A partir de 1841, le pays est en état de guerre civile permanente, les Britanniques ne sont plus en sécurité nulle part. L’armée de la Compagnie des Indes, commandée par le général Elphinstone, homme suffisant sans expérience du terrain, a établi sa base dans les faubourgs de Kaboul, dans une plaine encadrée par des forts tenus par les Afghans. Choix désastreux! En 1842, la situation n’est plus tenable et les Anglais doivent battre retraite au cours d’un hiver très rigoureux.

L’année suivante, une seconde armée délivre les troupes anglaises encore retranchées à Kandahar et à Jalalabad. On l’appelle «l’Armée du châtiment», qui brûle et pille les villages sur son passage, parvient à Kaboul, libère les otages, met le feu au bazar et se re- tire en Inde avant l’hiver. Shah Shuja est assassiné par son filleul; Dost Mohammad, libéré, reprend le contrôle du pays avec l’assentiment des Britanniques. La Compagnie des Indes est au bord de la faillite. L’armée coloniale anglaise vient de subir la plus cuisante défaite de son histoire, mettant un terme à la première guerre anglo-afghane.

Le récit de William Dalrymple utilise principalement des sources afghanes, c’est sa force. On accède ainsi aux tensions entre les clans, on perçoit surtout comment s’élabore l’image des Occidentaux dans la société afghane. Erudit et polyglotte, l’auteur a passé près de trois ans à arpenter la région, à la recherche des sources et des témoignages oraux encore très présents dans les mémoires locales. Ce qui le frappe, c’est que l’histoire a tendance à se répéter: «Les mêmes réalités tribales et les mêmes batailles continuaient à se dérouler dans les mêmes endroits cent soixante-dix ans plus tard, sous couvert de nouveaux drapeaux, de nouvelles idéologies et de nouveaux marionnettistes politiques», écrit-il. Quant aux Afghans, ils sont prêts à accueillir les prochains envahisseurs: «Ce sont les derniers jours des Américains, lui confie un vieux moudjahid. Après, ce sera au tour des Chinois.»

 

Guillaume Henchoz

 A lire également sur Chacaille : L’Afghanistan est le laboratoire de la globalisation, Interview de l’anthropologue Alessandro Monsutti

 

 

9782882503367-f5699

 

 

William Dalrymple, Le retour d’un roi, éditions Noir sur Blanc, 2014, 645 p.

Publicités

Une réflexion sur “Comment les Anglais ont perdu l’Afghanistan (il y a 170 ans)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s