Longtemps, elle fut décrite comme une courtisane ou une hystérique. Révoltée, elle l’était. Contre les injustices. Elle s’est engagée jusqu’à la mort pour défendre la cause féminine. Mais la République française ne l’a toujours pas admise au Panthéon. Article paru dans le Matin Dimanche, le 23 mars 2014.

Olympe de Gouges vient de trébucher sur la dernière marche. Non pas celle de l’échafaud, où elle a été guillotinée le 3 novembre 1793. Mais celle du Panthéon, ce temple laïc qui a pour fonction d’honorer les grands personnages ayant marqué l’histoire de France. Pressentie pour y faire son entrée, soutenue par un fan’s club important comportant de nombreux historiens, sociologues et politiques, l’auteur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ne verra pas ses cendres transférées dans la demeure « des hommes illustres ». François Hollande lui a préféré Germaine Tillion, ethnologue et résistante. Olympe de Gouges n’en était pourtant pas à son premier essai. Depuis 1989, plusieurs tentatives ont été effectuées pour essayer de faire entrer ses cendres au Panthéon. Rien n’y fait.

Elle en a parcouru du chemin, pourtant. Elle a d’abord été injuriée par ses contemporains, qui voyaient en elle « une putain ». Puis elle a été boycottée par un large pan de l’historiographie de la Révolution française, qui la considérait comme une « hystérique ». Il faut attendre une période plus récente et le travail minutieux d’historiens comme Olivier Blanc, qui signe une récente biographie de cette femme engagée, pour que le grand public découvre l’originalité de sa pensée humaniste.

Olympe de Gouges traîne derrière elle un parfum de scandale. Elle est le fruit d’un amour consommé hors mariage entre sa mère Marie Gouze, bourgeoise de la ville de Montauban et Lefranc de Pompignan – un aristocrate auteur d’une pièce, « Didon », qui est surtout passée à la postérité pour n’avoir pas plu à Voltaire. « Je suis une fille de la nature », se plaisait à raconter Olympe, marquant par là un profond attachement aux idées de Rousseau, alors à la mode. Au début des années 1770, Marie-Olympe Gouze arrive à Paris. Jeune veuve et mère d’un petit garçon, elle ne se remariera pas, préférant garder son indépendance. Il faut dire que la loi française interdisait à une femme de publier des ouvrages sans le consentement de son époux. Elle n’aura donc pas de second mari, mais un protecteur en la personne de Jacques Biétrix de Villars de la Rozières, un haut fonctionnaire au ministère de la Marine qui, faute de pouvoir l’épouser, décide de la pensionner généreusement. Ce statut de femme libre et entretenue fait naître bien des fantasmes. L’écrivain Restif de la Bretonne, qui s’est plu à dresser la liste des courtisanes de Paris, l’y fait figurer. Juste après la Révolution, certains historiens reprennent ces allégations à leur compte. « Ces biographes ont ainsi creusé le sillon d’une réputation injustifiée donnant davantage de prise aux hystéries antiféministes de la fin du XXe siècle dont Olympe de Gouges a fait les frais », se plait à noter Olivier Blanc.

L’humaniste fait son entrée dans le monde des lettres sous le patronyme d’Olympe de Gouges et signe en 1785 une pièce intitulée Zamore et Mirza ou l’heureux voyage, dans laquelle elle dénonce la condition des esclaves noirs des colonies, cinq ans avant la naissance du mouvement abolitionniste. Nouveau scandale. La pièce est, dans un premier temps, acceptée par la Comédie française, mais la dramaturge se fâche avec certains acteurs et manque de peu d’être embastillée. Olivier Blanc avance toutefois une autre hypothèse. Il existait en France un lobby colonial qui ne voyait pas d’un bon oeil les idées développées par l’auteur. Olympe de Gouges a certainement fait les frais de ce réseau. Ce n’est que lorsque la censure est levée, pendant la Révolution, que la pièce sera jouée. Et quand bien même: on ne comptera que quatre représentations. Cela n’empêchera pas  l’abbé Grégoire, ardent promoteur de la cause abolitionniste, de mentionner Olympe de Gouges dans sa  « Liste des hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux noirs ».

Mais c’est clairement l’arrivée de la Révolution française qui va transformer la dramaturge en chroniqueuse politique avertie. « Olympe de Gouges était révoltée par les injustices et désirait un grand dépoussiérage des instituions monarchiques », écrit Olivier Blanc. « Elle se situait dans une mouvance progressiste et réformatrice, comme une partie de la noblesse qui désirait simplement la diminution des inégalités et des abus criants ». Elle continue à rédiger des pièces de théâtre et des romans mais se lance également dans la diffusion de courts textes faisant office de chroniques politiques. Entre 1788 et 1793, année de sa mort, elle publie une soixantaine de brochures traitant notamment de l’abolition de l’esclavage, du droit au divorce, du fonctionnement du pouvoir. Elle s’en prend parfois nommément à des révolutionnaires, à l’instar d’un certain Robespierre. Une bonne partie de sa fortune est dépensée chez les imprimeurs et les libellistes.

C’est en septembre 1791 qu’elle signe sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle y écrit que « la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits ». L’article X de sa déclaration semble ironiquement annoncer son funeste destin : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit également avoir celui de monter à la tribune ». Fait surprenant, sa déclaration est dédiée à la reine Marie-Antoinette. Olympe de Gouges, proche des milieux girondins, reste une républicaine modérée, avec un coeur qui penche plutôt en direction de la monarchie parlementaire. Elle se propose même de défendre le roi Louis XVI lors du procès à la fin duquel il sera condamné à mort.

Son destin est scellé en juillet 1793. Le vent a tourné. Ses amis girondins perdent pied au parlement face à une ligne républicaine plus dure incarnée par le parti des Montagnards, avec à leur tête Robespierre. Olympe de Gouges vient de signer un texte de trop. Dans Les trois Urnes, elle demande à ce que les parlementaires puissent faire valoir leur choix quant au système qui doit gouverner la France. Elle y propose un gouvernement républicain, un gouvernement fédératif ou un gouvernement monarchique. Elle est arrêtée le jour de l’affichage de son texte. Traduite au tribunal le 2 novembre 1793, elle est condamnée à mort et monte sur l’échafaud le jour suivant.

Après une longue traversée du désert, Olympe de Gouges a refait surface. De nos jours, elle prête son nom à des rues, des établissements scolaires, des bibliothèques, ou encore des salles de cours dans des universités françaises. Signe des temps, elle est récupérée en politique également. De la gauche à la droite. De Jean-Luc Mélanchon à Marine le Pen. Il ne lui aurait manqué plus que la panthéonisation pour compléter sa réhabilitation. C’est encore raté.

Guillaume Henchoz   image001

 ***

« La citoyenneté se construit alors autour d’une figure essentiellement masculine »

Entretien avec Eléonore Lépinard, professeure associée en études genres à l’Université de Lausanne. (LIEGE)

Peut-on considérer Olympe de Gouges comme une pionnière du féminisme ?

Oui, c’est certainement une des précurseuses du mouvement. Elle a été un peu oubliée par le grand public. Je pense que c’est surtout grâce à l’historienne Joann Scott qu’on l’a redécouverte. Pour Scott, Olympe de Gouges pointe un dilemme qui se trouve au coeur du système républicain à la française: il y a une ambivalence entre le fait de déclarer affranchir tous les individus mais concrètement d’exclure les femmes. La citoyenneté se construit alors autour d’une figure essentiellement masculine. Cet universel abstrait est en fait exclusif puisque les femmes ne peuvent y entrer.

De son vivant et après sa mort, son nom a été trainé dans la boue…

Ce n’est malheureusement pas surprenant. La figure d’Olympe de Gouges fonctionne un peu comme celle de la pétroleuse (terme péjoratif désignant une femme accusée d’avoir employé du pétrole pour allumer des incendies en 1871, lors de l’écrasement de la Commune de Paris, ndlr)). Une femme en politique peut facilement être considérée comme impropre ou impure. On retrouve encore ce genre d’arguments de façon un peu plus atténuée dans les débats politiques de nos jours. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, à l’Assemblée Nationale (française, ndlr), une députée s’est vue comparée à une « poule sans tête » par un autre parlementaire. Je vous laisse apprécier la polysémie du mot « poule » à sa juste valeur…

Pourquoi a-t-elle perdu la tête ? A cause de ses convictions féministes ou parce qu’elle était un peu trop royaliste et libérale ?

A mon sens, ces deux aspects ne se contredisent pas. Ils constituent même deux bonnes raisons de la condamner tant ils sont scandaleux pour le pouvoir républicain de l’époque. Il est intéressant de noter que pour une certaine gauche, il est toujours aussi difficile d’assumer le fait que c’est en partie son féminisme qui l’a menée vers l’échafaud.

***

Pour aller plus loin

Série d’entretiens réalisés autour du Projet Olympe de Gouges 2.0

9788415530077Bocquet & Catel sont les auteurs d’une biographie d’Olympe de Gouges en BD  chez Casterman. « Les auteurs retracent de façon romancée, mais avec une rigueur historique constante, le parcours de vie de cette femme d’exception, dont les idéaux très en avance sur son temps ont forgé quelques-unes des valeurs clés de nos sociétés d’aujourd’hui. En quelque trois cent planches de création exigeante et généreuse, un magnifique portrait féminin et un hommage vibrant à l’une des figures essentielles du féminisme. » (Extrait de la présentation de l’ouvrage ur le site de Casterman)

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La biographie d’Olivier Blanc, version retouchée et augmentée d’un livre paru en 1981, a le  mérite de restituer dans ses nuances et ses côtés attachants la personnalité de cette femme de lettres et polémiste politique morte sous le couperet de la guillotine le 3 novembre 1793.

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