Deux historiens reviennent sur les responsabilités du conflit en dressant les portraits des acteurs et des pays belligérants. A leur lecture, on se prend parfois à songer qu’une autre issue était envisageable.

(Article publié le dimanche 2 mars 2014 dans le Matin Dimanche. Titre initial : En quête des coupables de la Grande Guerre)

«L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine», écrivait Franz Kafka dans son journal, le 2 août 1914. Aveugle, le grand écrivain? Peut-être pas. Kafka vit sur un continent qui n’a pas connu de conflit majeur depuis trente-sept ans. Certes, il y a eu les guerres desBalkans, la constitution de blocs d’alliances et une multitude de crises diplomatiques. Mais l’essentiel des conflits s’est jusqu’ici déroulé aux frontières de l’Europe et dans les colonies. Et puis, ce nouveau siècle est porteur de grands progrès. La paix devait être suffisamment importante pour qu’on ne choisisse pas la guerre, devait penser Kafka. Il avait tort. Parmi les innombrables livres consacrés à la Première Guerre mondiale en cette année commémorative, deux ouvrages volumineux sortent du lot. Christopher Clark et Margaret MacMillan revisitent la période précédant le conflit et s’interrogent sur le caractère inéluctable des événements qui vont mener à la guerre. Christopher Clark, un historien australien, signe une somme qui se lit comme un roman policier. «Les Somnambules» passent en revue les relations complexes des principaux Etats européens à la veille du conflit. Dans «Vers la Grande Guerre», Margaret MacMillan se penche sur les différents acteurs, têtes couronnées, diplomates, ministres qui ont conduit l’Europe au bord du gouffre.  A la lecture des deux ouvrages, on ne peut s’empêcher de se demander si un autre 1914 eût été possible.

Un empereur fantasque

Les deux auteurs s’attachent aux hommes qui ont conduit leur nation vers la guerre. MacMillan livre des portraits particulièrement savoureux des têtes couronnées et des diplomates. Elle insiste par exemple sur le caractère fantasque et puéril du Kaiser Guillaume II, «le plus brillant raté de l’histoire», selon son oncle, Edouard VII, roi d’Angleterre. Et les autres ne sont pas en reste: Nicolas II, dernier tsar de Russie et cousin du Kaiser, est présenté par les deux auteurs comme un personnage timide et effacé qui était «surtout absorbé par la tâche de se curer le nez pendant les leçons», selon son précepteur. Les Anglais semblaient un peu mieux lotis. Le régime jouissait d’une certaine stabilité institutionnelle et politique grâce à un exécutif qui ne rendait plus de comptes directement au roi. De plus, Edouard VII, tout comme son successeur George V, semblait un peu mieux taillé pour leur rôle: ils consultaient et faisaient leur rapport au Foreign Office, qui dictait la politique étrangère du pays. A quelques exceptions près, les principales nations qui vont mener le monde au bord du gouffre sont des empires ou des royaumes. A leur tête se trouvent les membres d’une seule et même famille, dont la reine Victoria est la matriarche. Mais cette dernière décède en 1901 et les tensions s’exacerbent entre les cousins: «Sous cet angle, la guerre de 1914 ressemble à l’ultime épisode d’une querelle de famille», note Christopher Clark.

En se concentrant sur les personnages, les historiens s’interrogent sur les processus de décision qui ont mené au conflit. Cette perspective permet de mettre en lumière leur caractère erratique: «Il est indéniable que d’autres vecteurs de changement dans l’avant-guerre suggèrent des issues différentes qui ne se sont pas réalisées», note Christopher Clark. «Lors des crises précédentes, affirme Margaret MacMillan, l’Europe n’avait pas basculé. Ses leaders, soutenus par la majorité de leurs peuples, avaient choisi de trouver une solution pacifique.» On comprend mieux la réaction de Kafka et on se plaît à fantasmer sur une entrée dans le XXe siècle sans conflit mondial. De fait, les partisans de la paix étaient nombreux, rappelle l’historienne: «Des milliardaires comme Andrew Carnegie ou Alfred Nobel offraient leur fortune pour encourager la bonne entente planétaire. Les mouvements ouvriers et les partis socialistes s’organisèrent en Deuxième Internationale, qui vota à plusieurs reprises des motions contre la guerre et menaça d’appeler à la grève générale si un conflit éclatait.»

«Le déclenchement de la guerre de 1914 n’est pas un roman d’Agatha Christie»

Les hommes d’Etat vont préférer la guerre à la paix.On pourrait alors être tenté de rechercher des coupables. Mais dresser le portrait des principaux acteurs du conflit à venir ne revient pas à accuser quelqu’un en particulier, insiste Christopher Clark: «Le déclenchement de la guerre de 1914 n’est pas un roman d’Agatha Christie à la fin duquel nous découvrons le coupable, debout, près du jardin d’hiver, un pistolet encore fumant à la main. Il n’y a pas d’arme du crime dans cette histoire, ou plutôt il y en a une pour chaque personnage principal. Vu sous cet angle, le déclenchement de la guerre n’a pas été un crime mais une tragédie.»

Churchill «heureux»

Pour Georges-Henri Soutou, Professeur d’histoire à la Sorbonne, «Les Somnambules» de Clark feront date. «C’est une brillante synthèse qui présente les différents acteurs du conflit à venir et qui redonne une place à la Serbie dans la marche vers la guerre. De plus, Clark est parvenu à rédiger un livre assez objectif, qui se détache des écoles de pensée historiques.» Son seul regret réside dans son titre. «En traitant les décideurs de 1914 de somnambules on pourrait croire que le conflit aurait pu être évité. C’est faire fi des tendances lourdes qui animent les nations européennes de cette période.» Un instant, on s’était pris à rêver. Juste un instant. C’était aussi oublier l’humeur belliqueuse de certains décideurs. Winston Churchill n’écrivait-il pas à sa femme, juste avant le déclenchement des hostilités: «Ma chérie, tout tend à l’effondrement. Je suis intéressé, préparé et heureux. N’est-il pas horrible d’être fait ainsi?» 

 

 

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La Suisse mobilise avant les autres

allégorie historique exalte le patriotisme helvétique en actualisant dans le présent les exploits du passé
Allégorie historique exaltant le patriotisme helvétique en actualisant dans le présent les exploits du passé

Le 1er août 1914, jour de sa fête nationale, la Confédération helvétique déclare la mobilisation générale; 218 000 citoyens sont appelés sous les drapeaux afin de défendre le pays contre toute incursion étrangère. Comme le prévoit la Constitution, l’Assemblée fédérale accorde au Conseil fédéral des pouvoirs étendus et un général est placé à la tête des forces armées. La Suisse est l’un des premiers pays à avoir réagi aux événements qui suivent l’assassinat de l’Archiduc d’Autriche. «L’anecdote est savoureuse, s’amuse Georges-Henri Soutou, surtout si on se rappelle que certains ont tendance à considérer les premiers pays à mobiliser comme étant les principaux instigateurs du conflit.» Le 4 août, le Conseil fédéral renouvelle sa déclaration de neutralité et avertit ses voisins que la mobilisation de son armée vise uniquement à préserver l’intégralité territoriale de la Confédération. Les autorités suisses précisent qu’elles déclareraient la guerre à tout belligérant qui violerait son territoire. Les troupes sont principalement envoyées dans le Jura, une zone sensible entre les lignes françaises et allemandes. La Belgique, pays neutre tout comme la Suisse, sera envahie par l’Allemagne dans le cadre du plan Schlieffen, qui prévoyait une invasion rapide de la France par le nord. image001

                                Guillaume Henchoz 

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Pour aller plus loin

Entretien avec Margaret MacMillan sur le site de la Mission du Centenaire. Bibliothèque d’images présentes dans l’ouvrage de Margaret MacMillan. Compte-rendu d’une conférence organisée par l’Institut historique allemand de Paris avec Christopher Clark. Conférence de Christopher Clark sur les origines du conflit. (in english)

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Une réflexion sur “Un autre 1914 était-il possible ?

  1. Merci pour ce point de vue sur l’époque. Je reste sidéré de la futilité des causes en regard du nombre de morts!!!

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