Chacaille

Voyage instagramique dans la Russie tsariste

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A Paris, le Musée Zadkine propose une exposition temporaire un peu déroutante. On se promène au fil des salles dans les paysages colorés de la Russie tsariste. A découvrir jusqu’au 13 avril 2014.

Sergueï Procoudine-Gorsky est un homme heureux au soir de ce 3 mai 1909. Il sort d’un long entretien avec le tsar Nicolas II à qui il a présenté ses clichés et son procédé de coloration des images en trichromie. L’empereur est un grand amateur de photographie. Il semble complètement conquis par la méthode de Procoudine-Gorsky puisqu’il lui confie des lettres de mission et un wagon spécialement aménagé en laboratoire. Le photographe a élaboré un programme de prises de vues de 10’000 images qui commence sur les bords de la Baltique et court jusqu’au Pacifique. Procoudine-Gorsky doit saisir l’empire russe, ses paysages, ses habitants, en couleur. Il s’est donné dix ans pour accomplir sa tâche.

Il en a déjà parcouru du chemin avant d’en arriver là. Petit-fils du dramaturge Mikhaïl Ivanovitch Procoudine-Gorsky, il est issu de la vieille aristocratie russe. Il a suivi une formation à la fois scientifique et artistique qui convient bien cette nouvelle discipline en plein développement au début du XXème siècle: la photographie. Il travaille puis préside la Cinquième section de la Société impériale russe de technologie qui est entièrement consacrée aux recherches autour de la photographie. Son goût pour la chimie le pousse à s’intéresser aux procédés de coloration des clichés. La trichromie en est à ses début. C’est le chimiste allemand Adolph Miethe qui va l’initier aux prises de vue trichromes que Procoudine-Gorsky va ensuite améliorer.

Projection de photographies en trichromie

Le procédé de la coloration trichromique découle du principe de séparation des couleurs constitutives de la lumière blanche. La méthode développée alors par Miethe consiste à réaliser trois négatifs différents de chaque image et des les projeter en les superposant grâce à un appareil conçut spécialement par le savant allemand. A l’époque, l’effet est jugé surprenant mais on se rend vite compte que les couleurs restituées sont en fait peu fidèles à la réalité. Procoudine-Gorsky va améliorer le procédé de la coloration en trichromie pour en devenir le spécialiste incontesté. Il parvient à fixer un peu mieux les couleurs sur les images lors des projecrtions.

Entre 1909 et 1916, pendant presque sept ans, le photographe va réaliser plusieurs missions et quelques 3’500 vues. Il fuit la Russie après la Révolution de 1917 et finit par s’installer à Paris où il décède en 1944. Il est difficile de retracer l’histoire des clichés. Ils disparaissent plusieurs dizaines d’années avant que certains d’entre eux ne réapparaissent en 1948, année au cours de laquelle la Bibliothèque du Congrès de Washington achète 1902 négatifs de Procoudine-Gorsky. En 2000, les négatifs sont scannés et numérisés. C’est sur la base de ces copies que de nouveaux tirages sont effectués à des fins d’exposition. Notons bien que le procédé trichromique utilisé interdisait toute impression sur papier.

Les clichés présentés dans le cadre de l’exposition temporaire au musée Zadkine sont déroutants pour les yeux d’un visiteur du XXIème siècle. Passons rapidement sur la muséographie déplorable – les photos sont disséminées sous les imposantes sculptures de Zadkine dans l’exposition permanente … – pour se concentrer sur l’effet que produisent les photographies de Sergueï Procoudine-Gorsky. Les clichés ont un côté « rétro » que produit l’utilisation de la trichromie. Voilà qui n’est pas sans rappeler les innombrables filtres que nous ne manquons pas d’utiliser à travers les applis photos de nos smartphones. Et les clichés de Procoudine-Gorsky, tout comme ceux postés sur Instagram sont carrés. Les couleurs de ces images sont les couleurs d’aujourd’hui, ce qui rend ces photographies contemporaines. on est pris de vertige quand on les regarde car quelle que soit notre approche, aujourd’hui, nous conjuguons toujours le passé en noir et blanc. Avec ces images, le passé bascule dans le champ du contemporain, affirmait sur les ondes de France Culture Véronique Koeher, la commissaire de l’exposition. Troublant, non ?

Pour aller plus loin, un reportage texte et sons autour de l’expo sur le site de France Culture.

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