Rafael Agustin Barria Albornoz est peintre. Je le vois souvent passer tôt le matin devant chez moi. Il aime profiter des premières heures de la journée pour faire jouer les couleurs dans son atelier. Au village, difficile de le louper: une longue crinière rebelle, une barbe de méchant toute droit sortie d’un film science-fiction italien des années 1960, un œil malicieux et un gros appareil photo en bandoulière. Accessoirement, comme n’importe quel trentenaire-quarantenaire du village, il est souvent affublé d’un ou deux enfants en bas âge qui lui servent de poisson-pilote. A chaque rencontre, on se lance des «What’s up bro?» et autres «Que tal companero?» ou «Comment ça va mon gars?». On se promet de boire l’apéro tout prochainement – promesse régulièrement honorée – et on vaque à nos affaires.

Un jour j’ai fini par rentrer dans son atelier. Je me suis un peu pris une baffe. En fait Rafa n’est pas juste un peintre. C’est un artiste peintre. Ok, je ne m’y connais pas en peinture. Et j’ai toujours considéré l’histoire de l’art comme de l’histoire avant tout. Bref, quand l’oiseau m’a demandé de lui faire un retour (ils sont toujours comme ça les artistes, ils te paient des coups, te font à bouffer, tu fumes leurs clopes mais il y a toujours un moment où il faut leur rendre monnaie de leur pièce: ils veulent savoir ce que tu penses vraiment de leurs créations), j’ai pas mal cogité et beaucoup temporisé avant de me coller derrière un clavier…

Les tableaux de Rafa sont réalistes. C’est un peu plat de l’écrire ainsi mais c’est exactement ce qu’ils sont. Fondamentalement réalistes. Natures mortes, nichons, ou portraits, ils te renvoient la réalité en pleine poire. On se surprend à chercher la faille: après Magritte et les surréalistes, on a bien appris la leçon. On cherche l’indice renvoyant à l’envers du miroir. Il n’y en n’a pas. Pas chez Rafa.  «le réalisme consiste surtout à produire une nouvelle réalité parallèle, me confie l’artiste. Il ne s’agit pas de saisir l’instant comme en photo. Non. Il faut rajouter une couche en plus. Et pour cela, il faut acquérir une maîtrise formelle du pinceau. Peindre des lignes et des courbes ça va, mais peindre une atmosphère… Oh mon dieu! C’est là que c’est génial et vertigineux». Je repense, un poil dubitatif, à son tableau figurant une croûte de pain nonchalamment posé dans un coin de l’atelier avant de pousser plus loin la réflexion. Le pain sec … et le crâne d’un animal mort qui siège également sur le tableau représentent ce qu’ils sont vraiment.

En fait, il me semble qu’il faut apprécier, voire même éprouver la formalité sèche du travail de l’artiste pour la dépasser. Pour se plonger dans le jeu complexe des textures, des volumes et des couleurs. Il faut également exhumer quelques anciennes connaissances en histoire de l’art avant d’être saisi par la disposition des objets sur les tableaux. Mais oui! C’est sûr! De nombreuses peintures adressent comme des clins d’oeil aux vanités, ce genre particulier de nature morte qui renvoie de manière allégorique à la perte de sens dans la vie humaine. Et voilà. La magie du peintre a opéré: je ne m’étais encore jamais perdu dans l’immensité d’un morceau de pain ou dans la profondeur d’un crâne.

Récemment, le travail de Rafa a pris un tournant. L’artiste s’est lancé dans de nouvelles  séries qui renvoient à un travail plus symbolique. La grande tragédie de l’Amérique du Sud se rejoue continuellement dans une minuscule pièce d’un petit village  au pied du massif du Jura. Il y est question de sacrifices sanglants, d’océans de larmes, d’armes de pierre contre contre armes à feu. Le réalisme commence à céder face au symbolisme. Le temps des exercices de style est révolu. Un artiste est né. Un bon.

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