L’ouvrage de Timothy Snyder a suscité débats et controverses auprès des historiens de l’Europe contemporaine. En proposant une approche quantitative et géographique des massacres survenus dans ce qu’on appelle un peu trop facilement « l’Europe orientale », l’historien a pour principal mérite de dresser une synthèse de l’état actuel de la recherche portant sur les crimes commis par les soviétiques et les nazis. 

Aborder la problématique des massacres commis par les deux principaux régimes totalitaires de l’Europe du XXe siècle par le biais de la géographie. Il fallait juste y penser. Les nombreuses cartes qui s’insèrent dans les chapitres de Terres de sang nous le rappellent constamment: c’est sur un espace géographique bien délimité qu’ont eu lieu les principaux massacres de masse perpétrés en Europe. Un espace qui va de la Pologne à l’Ukraine et qui comprend également les Etats baltes. Une vaste zone prise entre deux monstres: l’Allemagne nazie et la Russie soviétique.

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Pour Snyder, d’un point de vue géographique et géopolitique, c’est à la suite de la Première Guerre mondiale et avec la création d’une série d’Etats tampons entre l’ancienne Russie tsariste et le Reich allemand que les conditions des massacres à venir se mettent en place. les visées expansionnistes des deux empires sont bridées :

« L’effondrement du vieil Empire russe et la défaite de l’ancien Empire allemand créèrent en Europe orientale un vide du pouvoir que les bolchéviks, quels que soient leurs efforts ne pouvaient remplir. . (…) Parmi ces nouveau Etats indépendants la Pologne était plus peuplée (…). La Pologne changea les rapports de force en Europe orientale. Si elle n’était pas assez imposante pour être une grande puissance, elle l’était suffisamment pour poser un problème à toute grande puissance caressant des projets d’expansion. Pour la première fois en plus d’un siècle, elle sépara la Russie de l’Allemagne. l’existence même de la Pologne créait un tampon entre les deux puissances, russe et allemande, et fut très mal vécue à Moscou et à Berlin » ( Terres de sang, Gallimard, pp. 31-32)

Cette perspective géographique a pour principal résultat de rapprocher les travaux des spécialistes de l’Holocauste avec ceux des chercheurs spécialisés sur les massacres commis par les soviétiques. Cela ne se fait évidemment pas sans quelques grincements de dents du côté de l’historiographie. L’herméneutique comparative ne va pas forcément de soi lorsqu’il s’agit de mettre en relation les crimes commis par des régimes aux idéologies certes totalitaires mais opposées tant dans leurs idées que dans leur programme. D’autres intellectuels, à l’instar de Hannah Arendt s’y sont déjà frottés. Snyder ne manque d’ailleurs pas de rappeler la dette qu’il a à leur égard. L’historien ne manque cependant pas de rappeler les points communs des deux régimes :

« Hitler et Staline avaient en commun une certaine pratique de la tyrannie: ils provoquèrent des catastrophes, blâmèrent l’ennemi de leur choix, puis invoquèrent les millions de morts pour plaider que leur politique était nécessaire et souhaitable. Chacun d’eux avait une utopie transformatrice, un groupe à blâmer quand sa réalisation se révéla impossible, puis une politique de meurtre en masse que l’on pouvait présenter comme un ersatz de victoire » ( Terres de sang, Gallimard, p. 585).

Au-delà de la spécificité de l’Holocauste – la déportation et l’extermination des juifs d’Europe – Snyder rappelle que les outils et les leviers à disposition des deux empires sont les mêmes : utilisation de la famine à des fins politiques et élimination physique (souvent par balles) en masse des civils. Mais comparer ne se réduit évidemment pas à réduire au même. Snyder insiste également sur les nombreuses différences opératoires, politiques, idéologique et stratégiques de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique.

La critique la plus pertinente, à mon sens résulte de la réflexion d’Omer Bartov qui se demande ce qu’il y a de véritablement nouveau dans la publication de Snyder. Rien que l’on ne sache déjà, affirme-t-il en substance. Effectivement. Les thèses avancées par Snyder n’ont rien de neuf. Malgré une jaquette vendeuse dans son édition française qui vante « une démarche novatrice » notamment fondée sur l’originalité des sources dépouillées, le résultat peut décevoir l’historien spécialisé. Mais le tour de force de Snyder ne consiste pas en la présentation d’idées innovantes sur le sujet mais plutôt dans la puissante synthèse qu’il effectue. Oui, les archives des Pays de l’Est permettant d’offrir des contrepoints sont accessibles depuis longtemps. Ce n’est pas tant les sources que Snyder mobilise pour la rédaction de Terres de Sang, mais plutôt les ouvrages et les articles des historiens des pays de l’Europe orientale. C’est presque une synthèse sur l’avancée de leur travaux qu’effectue l’historien américain. Et il parait bien outillé pour la faire. puisqu’il maitrise aussi bien l’allemand que le russe ou le polonais. Le chercheur peut ainsi s’appuyer sur des textes et des parutions uniquement disponibles dans ces langues et nous les restituer. Un remarquable travail de synthèse.

A lire : Timothy Snyder, Terres de Sang : L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 2012, 710 p.

Pour aller plus loin 

Entretien avec Timothy Snyder sur la vie des idées

Critique de Jacques Sémelin

Présentation de Bloodlands par l’auteur himself à Sciences-Po / débat avec l’historienne Annette Wievorka :

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Une réflexion sur “Bloodlands: l’histoire contemporaine de l’Europe orientale à feu et à sang

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