Chacaille

Les éditocrates de droite tiennent le crachoir

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Voici un nouveau venu dans la sphère numérique romande. Le site lesobservateurs.ch regroupe quelques signatures représentant la « libre pensée » face au courant dominant du « politiquement correct ».  Traduction: le site est une caisse de résonnance pour les idées de la droite conservatrice mais il n’est apparenté à aucun parti politique particulier.  On y trouve beaucoup de billets d’humeur et quelques analyses mais les reportages sont inexistants.  Dommage. 

Les médias seraient vendus à la gauche. D’ailleurs, les journalistes placeraient presque tous leur coeur de ce côté de l’échiquier politique. Cela fait un moment qu’Uli Windisch fredonne ce refrain monotone dans différents médias (de gauche, donc…). Le sociologue, en charge du Master en sciences de la communication des médias et du journalisme de l’Université de Genève, avait pris son bâton de pèlerin et effectué un tour des différents groupes de presses présents en Suisse romande. Il était à la recherche de fonds pour lancer un média de droite. Douche froide. Chez Ringier, Tamedia ou Edipresse, personne ne s’est montré interressé. Du coup, les médias sont à gauche. CQFD.

Qu’à cela ne tienne, son site web voit tout de même le jour. Il est alimenté par différentes plumes romandes. Intellectuels, journalistes et politiques. Les sujets abordés sont évidemment énervants pour les sociaux-traîtres dans mon genre, mais force est de constater que le site internet est de bonne tenue, sans publicité (enfin dans la pratique, parce qu’en théorie …), que les débats y sont vifs, vivants, … et encore plus crispants que les billets qu’ils commentent. lesobservateurs.ch est donc un site animé et qui risque fort bien de se faire une jolie place bien méritée dans la blogosphère romande.

J’utilise ici le terme « blogosphère » à dessein. La première grosse critique que je ne peux pas m’empêcher de leur adresser concerne l’absence de véritable travail journalistique. Les éléments factuels sont rares et franchement inintéressants. On est dans le commentaire (tiens d’ailleurs Phillippe Barraud était à bord lorsque le site a été lancé), l’opinion, la chronique, le billet d’humeur, bref, ce qui fait la coloration politique et idéologique d’un média. Mais il manque l’ingrédient principal:  des informations, même orientées, même accrochées à droite.  On ne trouve donc aucun reportage digne de ce nom, aucune information originale qui n’aurait pas été publiée ailleurs, aucun travail de terrain et d’enquête. Juste des textes rédigés par des chroniqueurs les fesses bien callées dans leur fauteuil. Les billets qui relèvent de l’information sont torchés sous la forme de mauvaises brêves à la que je te trouve des chiffres sur internet et que je te décroche le bignou pour pécho une citation parce que quand même, hein. Même les articles plus longs, comme ce resaucé bourré de chiffres sur l’émergence des modèles verts au salon de l’auto, ne semblent pas avoir nécessité plus qu’un simple coup de téléphone et un bâtonnage de dépêche. En fait, le site ressemble un peu à une sorte d’Huffington Post romand en vachement plus conservateur: on y trouve des articles courts et ennuyeux, mais surtout des chroniques et des éditos bien balancés, rédigés par de personnalités romandes marquées à droite. Par contre, dès qu’il s’agit de creuser des faits, il n’y a plus grand monde.

Et c’est  fort dommage car les chroniqueurs peuvent parfois tomber sur des pépites. Ainsi, Philippe Barraud publie un long papier sur les tensions entre Jean Ziegler, alors ancien Rapporteur pour le droit à l’alimentation à l’ONU, et différents responsables du Programme d’Alimentation Mondiale (PAM). Ces informations, il les tire du « cablegate », les courriers diplomatiques rendus accessibles par Wikileaks. Pas de coup de fil, pas de rencontre avec des responsables onusiens pour vérifier et actualiser les infos, pas de prise de contact avec le principal interressé non plus. Bref, du travail de bracaillon. Recallé au CRFJ.

Mais la plateforme des Observateurs ne se considère peut-être pas en premier lieu comme un site d’information. Il s’agit surtout de présenter et promouvoir des idées conservatrices, bien ancrées à droite. Je dois ici tresser encore quelques compliments, même si cela me fait un peu mal au sac. Le site semble s’affranchir de l’apolitisme de droite. Vous savez, cette sale manie de prétendre à l’objectivité et à la neutralité. De se situer au milieu. De prêcher le ni pour, ni contre, bien au contraire alors qu’on n’en pense pas moins. D’avancer masqué, quoi. Un truc assez fréquent à droite. Sur le site, les positions sont claires, affirmées, argumentées. On y adhère ou pas. Elles nous crispent ou pas. On les vomit ou pas. La ligne de front est proprement délimitée, Les Scuds sont clairement orientés.

Certains éléments de langage sont toutefois très marqués. Ainsi les Oberservateurs s’autoproclament « libres penseurs » et contre le « politiquement correct ». Parce qu’on ne peut pas penser librement à gauche et au centre et parce que défendre des idées humanistes (fuckin’ droit de l’hommisme…), c’est se situer dans le courant mainstream des idées du moment. Forcément.

Ah, les pourfendeurs de la Political Correctness! L’expression nous vient, on s’en doutait, de l’autre côté de l’Atlantique. Les conservateurs l’usent (dans tous les sens du terme) pour désigner ce qui relèverait selon eux de la bien-pensance des libéraux. Enfermés dans les règles du droit, ces derniers seraient incapables de penser en dehors du conformisme moral et des opinions dominantes. Au contraire des conservateurs dont les réflexions seraient « libres », détachées des contingences qui obligent leurs adversaires à se doter d’ornières. Parce qu’eux, on l’avait bien compris, n’en n’ont pas. Pouf, pouf.

Sur le Vieux Continent, c’est un peu plus compliqué. J’ai parfois le sentiment que les souvent autoproclamés libre-penseurs font figure de snipers des médias. Ils poussent contre, tout contre ce qui semble commencer à faire consensus. Pris individuellement leurs chroniques, leurs humeurs sont parfois intéressantes et pertinentes. Elles n’en forment pas moins un bruit, une sorte de ronchonnement continu, un contre-pied systématique et franchement ni instructif, ni constructif.

En fait les pourfendeurs de la pensée unique ont souvent tendance à se dissoudre dans cette dernière. C’est un travers médiatique bien connu chez nos amis chroniqueurs (de droite du centre et d’ailleurs, hein). L’exercice relève souvent de la sophistique. Il s’agit de prendre le contrepied d’une tendance générale. Est qualifiée de tendance générale tout événement ou actualité relayé à plusieurs reprises dans différents médias. C’est souvent plutôt l’effet de manche que la critique de fond qui est recherché. Un documentaire fait l’unanimité auprès des critiques ? Tchah ! C’est de la sous-merde gauchiste payée avec nos impôts. DSK est un gros cochon ? Pan! Le féminisme et l’hygiénisme ont raison de la présomption d’innocence et la pruderie règne sur l’Occident (La faute aux musulmans, sans doute). L’initiative visant à ne pas pouvoir se faire rembourser une IVG est balayée ? Oh lala, Monde sécularisé et sans valeurs au bord du gouffre! Il faut trier ses déchets ? Argle, grâve atteinte aux libertés fondamentales, je mets ce que je veux dans ma poubelle, ma bonne dame. En France ils s’appellent Alain Finkelkraut, Eric Zemmour, Elisabeth Lévy. En Suisse, on ne va pas tarder à les découvrir sur lesobservateurs.ch. Affute tes armes, Camarade. Ou alors achète des boulquiès et répète avec moi comme un mantra cette délicieuse phrase de Michel Foucault: «une pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse». Amen.


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