Internet rend-il bête? Poser la question c’est déjà en partie y répondre. «Trop réducteur!» s’époumonent sur la Toile les nombreux détracteurs de Nicholas Carr. L’auteur avait déjà publié en ligne un long article intitulé Google nous rend-il tous stupide?. L’essai qui vient d’être traduit et édité par Robert Laffont en est le prolongement. Pour couper court aux cris d’orfraies de la blogosphère, il paraît utile de rappeler le titre original de l’essai paru initialement en anglais: Comment Internet modifie notre cerveau. Pas de question rhétorique trop crispante mais plutôt une série de thèses que l’auteur tire de son expérience personnelle et qu’il partage avec le lecteur.

La réflexion s’amorce sur un constat: Nicholas Carr confesse éprouver de plus en plus de difficulté à se plonger dans de longs textes. La lecture profonde, cette manière de lire dans un état de grande concentration durant des périodes prolongées, commence à lui échapper. Et si l’irruption d’un nouveau média y était pour quelque chose? A partir de cette question, l’auteur déroule plusieurs fils. Il commence par nous emmener du côté des neurosciences qui tendent à montrer comment le développement de ce que Carr appelle les technologies de l’interruption modifie la substance même de notre cerveau. C’est la manière dont nous accédons à l’information qui modifierait la façon dont nos synapses se connectent entre eux.

La force de cet essai est de ne pas trop s’appesantir sur la dimension éthique des nouvelles technologies de l’information. Ce serait vraiment mal comprendre Nicolas Carr que de le situer du côté des conservateurs et des technophobes dans la joute sans fin qui oppose enthousiastes et sceptiques du net. L’auteur va un peu plus loin et amorce une réflexion à l’ombre du sociologue américain Marshall McLuhan. Ce chercheur, auteur d’un Pour comprendre les médias paru en 1964, observe l’émergence des nouveaux «médias électriques» et prophétise la fin de la mainmise de l’écrit sur l’élaboration des différents champs de la connaissance. Ce qu’a brillamment analysé MacLuhan affirme Carr dans la préface de son ouvrage, «c’est que le contenu d’un média a moins d’importance que le média lui-même pour son influence sur notre façon de penser et d’agir. (…) Il change ce que nous sommes en tant qu’individus et en tant que société».

Bien-sûr, chaque révolution technologique s’accompagne d’un lot de sceptiques, rappelle l’essayiste. En son temps, Socrate s’inquiétait du fait que la lecture allait empiéter sur la mémoire. C’est précisément la disparition de cette même lecture, principal support et vecteur de l’apprentissage des savoirs, qui inquiète l’auteur. Inquiet mais pas borné, Carr sait reconnaître les atouts et les forces d’une technologie qui peut aussi nous permettre une accession plus facilitée à la connaissance. Si l’auteur ne remet pas directement les avantages liés à la rapidité et à l’efficacité qu’il qualifie d’«indiscutable» et d’ «irrésistible» dans sa conclusion, il n’en demeure pas moins qu’il ne faut pas trop se laisser entraîner dans l’avenir un peu trop formaté que nous préparent nos informaticiens et nos programmeurs.

Reste encore et toujours une lourde et étrange sensation dont Carr nous fait part dès les première pages de son essai: la curieuse impression que quelqu’un ou quelque chose est en train de nous trifouiller le cerveau pour en changer complètement le fonctionnement. Désagréable, non?

Références : Nicolas Carr, Internet rend-il bête?, Robert Laffont, 2011 

Photo : remiforall (cc)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s