Eric Sadin décrypte la manière dont nos sociétés cherchent à optimiser leur sécurité grâce au développement des technologies. La quête d’une maîtrise de l’avenir qui modifie nos rapports au temps, à l’espace et aux autres.

Dense, complexe, passionnant. La Société de l’anticipation d’Eric Sadin traite de notre ambition prométhéenne à vouloir anticiper le cours du temps. Il y est question de «puissance computationnelle», de «web précognitif» et de «condition algorithmique». Des termes techniques et précis, des concepts philosophiques et poétiques, autant d’outils pour rendre compte de notre rapport à la technologisation de l’anticipation. L’écrivain français, qui alterne ouvrages littéraires et théoriques, publie en écho le roman Les Quatre couleurs de l’apocalypse, également aux Editions Inculte. Entretien.

Vous vous intéressez à l’anticipation. Par quel chemin y êtes-vous arrivé?

– Il y a quelques années, j’ai entrepris une recherche autour de la surveillance contemporaine. Je me suis alors rendu compte que la dissémination des traces que nous laissons sur la toile, associée à la démultiplication de la puissance computationnelle, permettent l’utilisation de données importantes dans certains domaines, particulièrement dans le champ sécuritaire et le marketing. A partir de là, j’ai commencé à remonter le fil…

Justement, quels sont les secteurs qui vous paraissent particulièrement touchés par cette propension à l’anticipation?

– C’est évidemment à la sécurité et au renseignement qu’on pense tout de suite. Les attentats du 11 septembre 2001 ont amplifié la volonté de vouloir identifier les personnes et dresser des profils. En fait, il ne s’agit plus seulement de contrer les menaces sur le point de surgir, mais d’intervenir en amont. Dans le domaine sécuritaire, des unités des polices nord-américaines et britanniques ont mis en place un système qui relève presque de la science- fiction: en croisant différentes données, on répartit les patrouilles dans les zones considérées comme chaudes par un programme développé par IBM. Elles arrivent sur place avant que les événements ne se soient déroulés. Evidemment, le marketing et la publicité sont touchés, mais on peut aussi penser à d’autres domaines, comme la médecine. En fait, l’anticipation vise deux dimensions particulières: la sécurisation et l’optimisation.

Vouloir prédire l’avenir n’a rien de neuf, si l’on pense à la Pythie des Grecs anciens ou à Nostradamus. Vous estimez cependant qu’il y a rupture dans notre manière d’appréhender l’anticipation…

– Effectivement, l’histoire humaine regorge d’exemples. La rupture intervient au niveau de notre développement technologique: il y a une sorte de scientifisation de la tendance à prévenir, via l’évolution des nouvelles techniques. Nous développons un rapport toujours plus familier, voire intime, avec la technologie; nous n’avons pas peur de déléguer de plus en plus d’informations aux agents numériques et nous les mandatons pour prendre des décisions à notre place. Les technologies nous enveloppent littéralement. Je pense que l’apparition des smartphones est au moins aussi importante que celle de la toile dans notre appréhension des technologies.

Est-ce donc par un nouveau rapport corps-machine que se développe la propension à l’anticipation?

– Oui, notre corps s’est beaucoup rapproché des nouvelles technologies lors de cette dernière décennie. On le constate dans l’apparition des tablettes tactiles ou dans la géolocalisation. Nous avons développé un rapport «fondu» à la machine. Cette sorte de captation de notre corps par la technologie est amplifiée par un phénomène que j’appelle l’«enveloppement informationnel»: on est capable de se connecter à peu près partout. Nous produisons donc une importante masse de données qui est stockée et commence à être utilisée dans l’élaboration de scénarios prédictifs.

Est-ce ce qui se passe quand nous effectuons des achats en ligne et que le site nous propose des produits liés à nos habitudes de consommation?

– Cela va encore plus loin. Dans le cas de figure que vous présentez, nous sommes dans un modèle déductif: il s’agit de recouper des données présentes, déjà disponibles. L’anticipation intervient lorsqu’il est question de développer des données projetées. On élargit encore d’un cran l’horizon. Je parle d’un web «précognitif» pour appréhender cette notion: il fait suite au web sémantique que nous connaissons.

Doit-on s’inquiéter de l’apparition croissante de ces modèles prédictifs? Faut-il les combattre ou s’en réjouir?

– D’une certaine manière, signaler l’existence de ces technologies et de ces dispositifs anticipatifs, c’est déjà prendre position. A mon échelle, je me contente d’apporter quelques outils à mes lecteurs afin qu’ils puissent mieux saisir les enjeux posés par cette propension croissante à vouloir tout anticiper. Nier le phénomène serait naïf ou irresponsable. Il va donc falloir apprendre à composer avec cette nouvelle disposition, qui prendra encore de l’importance. Il ne s’agit pas d’affirmer que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais de comprendre ce phénomène pour mieux le contrôler, le réguler, l’accompagner.

Votre essai s’accompagne également de la parution d’un roman…

– En tant qu’écrivain et essayiste, je me plais à développer ma pensée dans le champ littéraire. Montaigne disait que pour penser, «il faut apprendre à être deux». C’est ce que j’ai essayé de faire. Dans Les Quatre couleurs de l’apocalypse, je suis parti d’une phrase adressée par un militaire américain à des experts peu de temps après les attentats du 11-Septembre: il les enjoignait à «imaginer l’impossible». Il s’agissait de projeter différents scénarios d’attaques terroristes, de s’inscrire délibérément dans une dimension anticipative. C’est cette injonction à l’imagination que j’ai voulu explorer par le biais de la fiction littéraire.

 A lire : Eric Sadin, La Société de l’anticipation, Ed. Inculte, 2011, 201 pp., Les Quatre Couleurs de l’Apocalypse, Ed. Inculte, 2011, 152 pp.

Une mise en bouche de la Société de l’anticipation est disponible sur le site de l’auteur.

Article initialement paru dans le Courrier.

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