Selon François Bon, la révolution numérique transforme la relation au livre et ouvre, pour les écrivains comme pour les lecteurs, un vaste champ de possibilités. Article paru dans le Courrier du samedi 15 octobre 2011

Il y a quelque chose d’à la fois ironique et poétique à manipuler le dernier ouvrage de François Bon. Après le livre se déploie sur quelque 270 pages et vient d’être publié par un grand éditeur de la place parisienne. Après le livre est un livre. Un livre qui se propose d’observer la mort du livre.

 François Bon est un auteur connecté de longue date. Il a a déjà à son actif de nombreux projets littéraires qui se déploient sur la Toile. C’est par exemple un des fondateurs de la revue littéraire numérique de la première heure remue.net. Mais il n’est pas un prophète pour autant. Il n’agite aucune menace et et ne prétend pas jouer aux oracles: «Rien à prouver, rien à démontrer, juste à comprendre. Depuis longtemps, on a appris que militer pour les promesses du futur mène plutôt à la catastrophe», lance-t-il dès la première ligne. Le ton est donné: l’auteur se contente d’observer et d’interroger ses pratiques de lecture et d’écriture aux prises avec les nouvelles technologies. Ce qui pousse Bon, c’est surtout la conscience aigüe du changement qui s’est déjà amorcé. Si livre papier et livre numérique vont coexister quelques années, l’essayiste cherche à penser la profondeur de la mutation à l’aune des précédentes. De la tablette d’argile au volumen (texte en rouleau), du codex (feuilles reliées en cahier) au livre imprimé, les évolutions techniques supportant nos écrits n’ont jamais fait dans la dentelle. En fait, il s’est toujours agi de révolutions. Totales et irréversibles.

Ruptures, mutations, révolutions. Pour éclairer le phénomène, François Bon ne développe pas un dispositif à la dialectique implacable. Il avance prudemment, morcelant sa réflexion en petits chapitres, autant d’incises à caractère souvent autobiographique et personnel. Au fil des pages, on a l’impression de naviguer entre les différents billets d’un blog dont l’introduction constituerait l’à propos. La lecture s’apparente alors à une sorte de butinage impressionniste et chaque texte – «billet», aurait-on presque envie d’écrire – peut se suffire à lui-même. Mais ils forment aussi un tout homogène qui permet à l’auteur de déployer de manière nuancée une pensée complexe et fouillée sur l’irruption du numérique dans le champ du littéraire.

Installation accompagnant les 24 heures de lecture de Romainmôtier, cuvée 2010

«Irruption». Le mot est peut-être trop fort pour François Bon, qui constate que les écrivains, Rabelais comme Balzac, se sont toujours appuyés sur les différentes innovations techniques à leur disposition. Pour l’auteur, il ne s’agit pas de disserter sur la nécessité ou non d’inclure la technologie dans le processus de création littéraire, mais de réfléchir et développer les moyens de s’approprier ces nouveautés. Ainsi, le premier chapitre de cet essai est une invitation à «accorder son traitement de texte». Trop souvent, constate Bon, les auteurs se contentent des paramètres par défaut que leur proposent les logiciels. Filant la métaphore du musicien qui accorde son instrument avant de dérouler sa partition, il affirme la nécessité de passer du temps à régler les différents éléments à disposition: police, taille de la page et des marges, couleurs de l’encre à l’affichage et à l’impression, etc. Tous ces éléments conditionnent et influent sur l’écriture: «On peut décréter que ce n’est pas le travail de l’auteur, d’aller choisir les marmites, poêles ou casseroles appropriées à ses ingrédients. Un chef cuisinier ou un violoniste vous rétorqueraient plutôt le contraire. Rabelais choisit son papier et Flaubert taille lui-même ses plumes».

«Nous sommes déjà après le livre»

François Bon propose ses petites recettes pour mieux appréhender la rapidité de la mutation numérique. Constatant que cette dernière se déploie à travers un vocabulaire violent – il s’agit d’une menace contre laquelle il faut se défendre – l’essayiste propose de l’approcher en l’apprivoisant comme une histoire, une «histoire bien brève mais il suffit de l’inventaire de nos appareils périmés pour la constituer telle». Et d’embrayer sur son ordinateur Atari 1040, premier amour de jeunesse, qu’il a trimballé longtemps avec lui dans un sac de voyage ou dans le coffre de sa voiture. Il interroge aussi ses pratiques de lecture et constate l’importance toujours plus significative des tablettes à côté de livres imprimés. Mais c’est particulièrement quand il interroge l’influence de la technologie sur les conditions de la création littéraire qu’il pousse une réflexion originale et iconoclaste. Ainsi, pour François Bon, le numérique, loin d’éloigner l’auteur dans les sphère éthérées de la Toile, renforce le rapport qu’entretient l’auteur au monde qui l’entoure: « La disponibilité immédiate et parfois exhaustives d’images insèrent le récit dans une relation au réel qui marque un nouveau bon en avant, comme ceux qui ont ponctué les précédentes mutations de l’écrit ». il n’en reste pas moins qu’un noyau irréductible se forme autour de ce qui constitue la littérature. «Que la tâche intérieure ne change pas. Que la responsabilité au-dehors ne change pas. Que l’appel au rêve se moque de tout ça», lance l’auteur dans le préambule de son dernier texte intitulé qu’est-ce que je regarde quand j’écris.

Le temps du livre imprimé est compté pour François Bon, qui affirme que «nous sommes déjà après le livre». Force est de constater que l’édition et la critique littéraire ne suivent pas – ou pas encore. Après le livre est un essai disponible depuis avril 2011 sur le site publie.net. Il aura fallu attendre sa parution à l’enseigne d’un grand éditeur parisien pour le voir critiqué, apprécié et chroniqué dans les pages «culture» des magazines et des journaux, y compris dans Le Courrier. Peut-être parce que nous sommes encore juste avant «après le livre» et que la presse traditionnelle peine encore à dénicher des pépites littéraires et des trouvailles intellectuelles sur la Toile ?

Guillaume Henchoz

François Bon, Après le livre, Paris : Le Seuil, 2011, 275 p.

ou

François Bon, Après le livre, Publie.net, 2011, 275 p.

Publie.net: un avant-goût de l’après livre

La première version d’Après le livre était déjà disponible sur publie.net quelques mois avant sa parution et sa diffusion sur papier. Le site est une coopérative d’auteurs lancée par François Bon lui-même. Il est possible d’y acheter en téléchargement libre plus de 500 ouvrages classés en différents genres: romans, poésie, polar, essais, etc. C’est en 2008 que l’aventure a commencé, mais les retombées commencent à se faire particulièrement sentir depuis cet été. Cette plateforme originale et avant-gardiste réunit à elle seule de nombreux maillons de la chaîne du livre, puisqu’elle fait office de maison d’édition, de structure de diffusion et même de librairie. Au final, les textes qui y sont vendus sur différents supports numériques restent très bon marché et de qualité. Les auteurs se voient reverser le 50 % du montant des ventes de leurs textes alors que les droits d’auteur dans l’édition traditionnelle plafonnent à 8 ou 10 %. S’agirait-il d’une planche de salut viable pour les auteurs et la littérature ?

J'ai lu la version papier de "Après le livre" et c'est tant mieux car sinon je n'aurais plus de tablette


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