Article paru dans le Courrier, août 2011

CONTESTATION • De plus en plus de mouvements enfreignent la loi afin d’en dénoncer une application injuste. Retour sur les fondamentaux théoriques et pratiques de la désobéissance civile.


Walden, Massachusetts, avril 1846. Des policiers se rendent au domicile d’un jeune homme afin de procéder à son arrestation. Le prévenu doit six ans d’arriérés d’impôts à l’Etat. Il affirme ne pas vouloir verser un dollar à un gouvernement défendant l’esclavagisme et la guerre contre le Mexique. Sa mise au frais sera de courte durée. Un parent verse rapidement le montant dû. Henry David Thoreau est aussitôt libéré. Un peu malgré lui, sans doute.

Cette histoire constitue le mythe fondateur d’une pratique politique qui fait florès aujourd’hui encore et qui réunit des mouvements aux causes très différentes. Enseignants français qui refusent d’appliquer les directives de l’Education nationale, artistes performers russes qui dessinent un phallus géant juste en face d’un bâtiment du FSB (ex-KGB), citoyens suisses qui cachent à leur domicile des requérants d’asile déboutés, New-Yorkais qui se donnent régulièrement rendez-vous dans le métro en simple slip: tous revendiquent une forme de désobéissance civile. Les révolutions arabes de ce printemps ont également été menées au nom de valeurs et selon des méthodes pacifistes propre à la désobéissance civile. Pourtant, les plans d’action et l’engagement politique des uns et des autres ne s’accordent pas forcément, et la joyeuse cacophonie idéologique qui sert de terreau à la désobéissance civile rend ses contours un peu flous. La publication de quelques récents essais permet d’y voir un peu plus clair.

Le droit de résistance

C’est sous la plume de l’écrivain américain du XIXe siècle Henry David Thoreau que la «Civil Desobedience» apparaît – non pas dans ses essais mais dans sa correspondance. On trouve évidemment de nombreux précédents historiques à Thoreau. Le refus de se plier aux lois de la Cité aux motifs que ces dernières seraient injustes ou iniques est un leitmotiv dans certaines tragédies antiques. A la Renaissance, Etienne de La Boétie théorise les conditions d’opposition au pouvoir du tyran dans son Discours de la servitude volontaire.

Les philosophes anglais Thomas Hobbes puis John Locke se sont également intéressés à la nature du pouvoir et aux conditions de son acceptation par le plus grand nombre. Locke définit même un droit à la résistance: «Un droit de désobéissance aux ordres arbitraires et illégaux des gouvernements», note l’essayiste Jean-Marie Muller, auteur de L’Impératif de désobéissance (Ed. Le Mot et le Reste, 2011). Il voit également dans le pacifisme chrétien de Tolstoï un autre ferment de désobéissance civile: « L’Etat, affirme Tolstoï, c’est la violence; le christianisme, c’est l’amour. (…) C’est pourquoi le chrétien ne doit prendre part ni aux violences, ni au service militaire.»

Princess Hijab recouvre les corps sur les affiches publicitaires du métro parisien. L’artiste ne s’exprime pas sur le sens de sa démarche, laissant les usagers s’interroger par eux-même.

Civisme du dissentiment

Au cours du XXe siècle, ce sont surtout les philosophes Jürgen Habermas et John Rawls qui conceptualisent la désobéissance. Rawls développe sa réflexion dans le cadre de sa Théorie de la justice. Il en définit quelques traits saillants qui servent de référence encore de nos jours: la désobéissance civile se conçoit comme un acte public, non violent, qui a pour but d’amener un changement dans la loi ou la politique du gouvernement. Les «désobéisseurs» se démarquent ainsi des objecteurs qui restent dans une démarche individuelle. «L’hypothèse de Rawls est que, dans une démocratie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir est considéré comme légitime, les citoyens partagent le même sens de la justice», écrit Jean Marie-Muller. Habermas, emprunt de matérialisme et pourtant souvent opposé à Rawls, arrive aux mêmes conclusions: tous deux considèrent que la désobéissance civile s’appuie sur un civisme du dissentiment et permet de renforcer la démocratie.

Fonctionnaires récalcitrants

Mais c’est également à travers sa pratique et l’élaboration de ses stratégies qu’il faut aborder la désobéissance civile. Il est aisé de retracer les moments importants et d’identifier les grandes figures qui jalonnent l’histoire de la désobéissance: Gandhi, Martin Luther King, les grands mouvements sociaux. La désobéissance civile accompagne de fait toutes les grandes actions pacifistes. Mais il est plus malaisé d’en saisir les contours depuis la chute du Mur et la fin de la bipolarisation du monde pendant la guerre froide. C’est le constat de Sylvie Laugier et Albert Ogien dans Pourquoi désobéir en démocratie? (Ed. La Découverte, 2011). Ces deux sociologues pointent l’émergence de nouvelles formes de désobéissance civile dans les structures de l’appareil étatique. De nombreux fonctionnaires en butte aux politiques de leur administration opèrent des actes de désobéissance, à l’instar d’Alain Refalo, un enseignant français qui a choisi de ne pas appliquer les réformes du gouvernement Sarkozy conduisant à une école «élitiste». Mais la résistance peut parfois se montrer plus diffuse et moins visible. Jean-Marie Muller présente «l’usurpation civile» comme une méthode indirecte de désobéissance: «Plutôt que de refuser d’obéir aux directives du pouvoir, on feint de s’y soumettre en faisant secrètement en sorte de ne pas les exécuter et de les faire échouer.»

Spectaculaire et efficace

En France, le débat autour de la désobéissance est particulièrement houleux. La réception de l’essai d’Elisabeth Weissman La Désobéissance éthique (Stock, 2010) a été l’occasion d’échanges parfois vifs. C’est que la pratique de la désobéissance semble déconcerter tant l’appareil du pouvoir, peu habitué à voir ses directives sciemment détournées, que les organisations syndicales souvent mal à l’aise à l’idée d’enfreindre des lois censées également protéger les travailleurs.

En attendant, les arracheurs de maïs transgénique, les déboulonneurs de MacDo, les détourneurs de pub, les adeptes de la sieste sur rail avant passage d’un convoi nucléaire, les cacheurs de sans-papiers et les fonctionnaires appliquant l’usurpation civile sont en passe de fonder durablement de nouvelles pratiques contestataires joyeuses et spectaculaires, peut-être aussi efficaces que les classiques grèves et manifestations syndicales sur la place publique. De par leur caractère illégal, ces actions tendent à transformer les tribunaux en un nouvel espace propice à un débat politique coloré et animé.

Article publié dans le Courrier 

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