Manger de la viande, à quel prix ?

Article paru dans le Courrier (mars 2011)
Dans «Faut-il manger les animaux?», Jonathan Safran Foer interroge nos habitudes alimentaires liées à la consommation de viande à travers un dispositif textuel original, oscillant entre essai, reportage et témoignage. Il a une gueule de premier de classe, Jonathan Safran Foer, alors forcément, il a tendance à énerver un peu. Comme si cela ne suffisait pas, l’écrivain new-yorkais a décidé de traiter dans son nouveau livre d’un sujet qui fâche, à savoir le rapport que nous entretenons aux animaux que nous mangeons. L’auteur ne souhaite ni frustrer, ni crisper, mais simplement attirer l’attention sur un mode alimentaire qui pose de plus en plus de problèmes.Jusqu’ici, Foer s’est fait connaître à travers deux romans originaux, Tout est illuminé (2003) et Extrêmement fort et incroyablement près (2005). Faut-il manger les animaux? ne relève plus de la fiction: dans ce long texte, il interroge directement sa relation à la viande et à la mise à mort des animaux que nous consommons. L’auteur l’annonce d’emblée, il est devenu végétarien. Il déroule longuement, dans la première partie, le chemin qu’il a parcouru avant de prendre cette décision. A ce moment du livre, tout omnivore normalement constitué se demande si cela vaut la peine de continuer. Le talent de conteur de l’auteur prend toutefois le pas sur le sentiment de lâcheté pas vraiment assumé du lecteur. Car Jonathan Safran Foer est une plume redoutable.Objet littéraire non identifié

Plus qu’un essai, Faut-il manger les animaux? est un objet littéraire d’un genre inclassable. On commence par se retrouver dans un récit familial, à la fois drôle, tragique et intimiste. L’écrivain plonge dans les histoires de ses parents et grand-parents pour mieux comprendre le rapport que le clan Safran Foer a développé avec la nourriture. Figure centrale de cette mythologie familiale, la grand-mère, championne toutes catégories du poulet aux carottes, qui a survécu à la Shoah tout en respectant scrupuleusement les interdits alimentaires. Elle a ainsi refusé de manger du porc alors que sa survie en dépendait. Pourquoi? Parce que «si plus rien n’a d’importance alors il n’y a plus rien à sauver», répond la matriarche à son petit-fils interloqué. Le genre d’expérience qui vous marque une famille.

Safran Foer ne limite cependant pas son récit à sa seule expérience familiale. L’écrivain s’est également beaucoup documenté sur la question. Il a passé plusieurs années à compulser des rapports, décrypter des statistiques, analyser et comparer. Il avance des chiffres avec des sources à l’appui. Une partie importante du livre est d’ailleurs constituée de notes, et d’une imposante bibliographie. La situation qu’il dresse de l’industrie de l’élevage et de l’abattage aux Etats-Unis est inquiétante: les animaux y produisent «39 tonnes de merde par seconde». L’empreinte écologique de nos habitudes alimentaires nous conduit droit au gouffre: «L’élevage des animaux contribue plus que les transports au réchauffement climatique.»

Un essai décevant, un reportage passionant

L’avalanche de chiffres et de comparaisons s’accompagne d’une réflexion éthique un peu décevante. Le récit peine à dépasser le cadre de la dissertation scolaire bien huilée. L’auteur cite en pagaille Kant, Walter Benjamin, Isaac Bashevis Singer. Cet excursus du côté de la littérature théorique lui permet tout de même d’esquiver élégamment l’étiquette d’antispéciste (qui prône l’égalité totale des espèces), et de décliner quelques questions sans réponses inhérentes à la relation entre les hommes et les animaux.

 Il ne juge ni ne condamne, mais se borne à donner à penser

Mais ce qui fait le véritable sel de cet ouvrage, ce ne sont ni l’exercice de généalogie familiale autour de la nourriture, ni l’étalage d’années de recherche et de documentation, ni l’application attendrissante de l’apprenti philosophe. Jonathan Safran Foer s’est aussi mué en reporter, en investigateur. Un peu à la manière d’un ethnologue, il a effectué un travail sur le terrain, s’est infiltré dans les élevages industriels et a pu s’entretenir avec différents acteurs. Eleveurs industriels et petits éleveurs, responsables d’abattoirs, activistes de la cause animale, ils sont nombreux à avoir accepté de s’entretenir avec ce faux naïf. Safran Foer relate précisément les minutes de ces rencontres et dresse de magnifiques portraits. Il laisse également une large place à la parole de différents acteurs, afin qu’ils puissent exprimer leur opinion, leur conviction. Et c’est là la grande force de l’essayiste. Il ne juge ni ne condamne, mais se borne à donner à penser. Il cherche simplement à «trouver un moyen de mettre la viande au centre du débat public, de la même façon qu’elle se trouve au centre de nos assiettes». Mission accomplie. Parole de carnivore.

Guillaume Henchoz

***

 

«L’animal est devenu un objet»

Jonathan Safran Foer attire spécialement notre attention sur les modes d’élevage et de mise à mort industrialisés des animaux. Ici se perd peut-être une part de notre humanité, croit savoir l’auteur de «Faut-il manger les animaux?». Une hypothèse également soutenue par Mondher Kilani, professeur d’anthropologie à l’Université de Lausanne.

Quelle relation entretenons-nous avec les animaux que nous abattons ?

Il me semble que l’homme a profondément changé d’attitude par rapport aux animaux qu’il consomme. Une importante mise à distance s’est instaurée et l’animal est devenu un objet. Il faut savoir que l’abattage d’animaux a longtemps été ritualisé. La dimension sacrificielle de ce rite était une manière d’appréhender la mise à mort de l’animal. On veut bien manger certains animaux, mais avec l’autorisation de Dieu ou d’une quelconque autorité supérieure. L’industrialisation de la mise à mort a enfoui ce scrupule – tuer des animaux- au plus profond de nous même. On assiste parfois à un retour de ce refoulé quand on traverse une crise comme cela a été le cas avec la vache folle. Cela nous explose littéralement à la figure.

Ne pourrait-on pas affirmer que ce processus de mise à mort industrialisé est une nouvelle forme de rituel ?

Non, je ne le pense pas. De nos jours, on ne tue pas les animaux au nom d’une autorité morale, même sécularisée. Je ne parlerai pas de «rituel» pour désigner les pratiques d’abattage qui ont cours de nos jours mais de «technique». Le rapport symbolique entretenu entre les humains et les animaux s’est mué en un rapport utilitaire et rationnel. La viande que nous retrouvons dans nos assiettes ne nous renvoie plus à l’animal qui a été tué. Les abattoirs sont des lieux quasi clandestins on l’on ne pénètre pas facilement. Quelque chose qui avait trait à la relation entre homme et animal s’est perdu.

Les humains côtoient pourtant souvent des animaux domestiques…

On constate en effet un paradoxe. Une grande distance s’est instaurée entre nous et les bêtes que nous consommons. Parallèlement, nous nous sommes rapprochés de nos animaux de compagnie qui tiennent une place importante dans notre quotidien. Des ligues de défense se sont même constituées afin de protéger les droits de certains animaux.

A lire : Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?,   l’Olivier, 2010.

Article initialement paru dans le Courrier du samedi 5 mars 2011

Photo : ©Jean-Claude Figenwald

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2 réflexions sur “Manger de la viande, à quel prix ?

  1. Super intéressant ! J’ai été faire un tour sur ton blog, j’aime ta plume et le graphisme de ton site !

    A+ l’artiste !

  2. Ça faisait un petit moment que je n’étais plus revenu ici, ça a bien changé, contrairement à ton style d’écriture. J’aime toujours autant ! Pas vraiment le même que moi, évidemment (et heureusement) mais c’est toujours un plaisir de te lire. 🙂

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