La tenue d’un blog est une forme de jogging. Passé le premier kilomètre, on atteint la cadence de croisière. On est bien, le corps semble se concentrer tout seul sur l’effort à fournir, la tête est libre, on vagabonde à travers les idées, on se creuse les méninges, on s’invente des histoires. Avec un peu d’entrainement – et sans se sentir obligé d’entretenir un certain esprit de compétition – on peut tenir longtemps à ce rythme. Mais bon. Il y a toujours un moment où on s’essouffle. L’attention se focalise alors sur cette douleur infra-costale qui vient vous chatouiller au bout de cinq kilomètres, sur ce genou qui vous rappelle que votre médecin vous a déconseillé de courir sur une pente descendante, sur vos poumons de fumeur occasionnel qui commencent à siffler. Vous terminez le dernier bout au pas.

J’en suis à peu près là avec ce blog. Je me suis bien amusé, je me suis donné à penser, je me suis exercé à formaliser des réflexions autour de la presse et du journalisme. D’abord par accident, ensuite par curiosité. Mais je commence à perdre mon souffle. J’ai le sentiment de me répéter, de ne plus trouver la curiosité nécessaire à la pratique du blog. Relié à la grande toile par de nombreux réseaux sociaux, je m’y noie régulièrement. Je baguenaude sur Twitter, m’ennuie sur Facebook, me perds sur Pearltrees, m’enfonce dans Quora. (Je suis aussi sur LinkedIn mais je n’y mets pour ainsi dire jamais les pieds). Je suis dans le trend. Je suis dans le flood. Toutes antennes déployées. C’est trop. Je commence à ressentir les syndromes de la surexploitation satellitaire. Je capte toutes les chaînes mais n’en regarde aucune. Quand je trouve un bon sujet à ruminer autour de la presse, du journalisme ou de l’économie des médias, il n’en reste le plus souvent que quelques lambeaux de chair autour de l’os. Pas de quoi nourrir son homme. L’impression de passer derrière un sujet mille fois traité. De courir après une info cent fois mieux analysée ailleurs.

Aux sentiments de se répéter et de s’éparpiller s’ajoute encore celui de ne plus parvenir à me concentrer. La lecture des articles de Nicholas Carr (Google va-t-il finir par nous rendre stupide ? ), qui s’interroge sur notre rapport aux technologies et à la lecture, ainsi qu’à nos facultés de concentration m’ont pas mal secoué. Elle  a constitué une jolie mise en abîme des  tensions  qui me traversent dans mon usage d’internet et de ce blog. Tout comme Carr, j’ai  l’intuition de ne plus parvenir à rester aussi concentré qu’avant. Je n’ai pas lu un pavé depuis des lustres.  Je passe mes soirées derrière un écran, devant de multiples fenêtres qui s’ouvrent et se ferment trop rapidement. Mise en abîme  donc, car ces foutus articles, j’ai dû m’y prendre à plusieurs reprises avant de les terminer. De les lire vraiment. Je les ai commencés plus d’une fois, puis, à cause des hyperliens, parce que mon regard devait être capté par des éléments clignotant sur le bord de mon écran – ou  parce qu’un gamin de quelques mois réclamait son papa, au milieu de la nuit pour qu’il lui montre encore une fois les images de Tintin en Amérique -,Je différais le reste de la lecture à plus tard. J’ai fini par les imprimer, les papiers de Carr, et je les ai lus en lieu et place de ma revue de presse, il y a quelques mois. C’était pour préparer une émission de radio. Je les ai lus sous la contrainte. C’était le seul moyen de les digérer vraiment.

Je me souviens d’une semaine un peu spéciale. C’était il y a quelques années. J’étais encore étudiant. Je partageais mon temps entre quelques séminaires à l’Uni et des remplacements dans un collège pour remplir la marmite. C’est un dimanche soir, je me glisse au lit avec un gros morceau : une saga moscovite d’Axionov. Une claque. Je ne le lâche pas de la nuit. Au petit matin je passe quelques coups de fils pour organiser une semaine au cours de laquelle je ne décollerai pas du plumard, entouré de produits laitiers. Je plonge durant trois jours dans un roman fleuve,  Winterreise de Schubert tourne en continu sur les platines. Des cadavres de Yogourts mokas s’amoncellent sur le tapis. Mercredi, c’est bouclé. Pas grave : je remets le couvert. Je recommence depuis la première page. L’enthousiasme et le plaisir suscité par ce récit ne permettent pas d’expliquer à eux seuls le fait que j’étais capable, il y a peu encore, de me plonger dans une lecture profonde. J’ai la conviction d’avoir égaré quelque part ma faculté de concentration. Cela s’est accentué ces derniers temps.

Le mois dernier, ma compagne a pété son smartphone. Ça lui pendait au nez. Elle est vraiment pas douée avec les objets. Elle s’est donc retrouvée avec un de nos anciens portables qu’on utilisait encore il y a deux ans et qui nous semble relever de l’âge des cavernes maintenant. Si elle a commencé par faire un peu la gueule et regarder jalousement mon précieux Aiefaune avec sa boite mail, ses applis et ses podcasts, elle a rapidement tourné la page. Le matin, dans le train, elle ne bidouille plus son petit écran : elle lit. Ce sevrage impromptu l’a amené à poser un regard décalé sur mon rapport avec ce qu’on appelle entre nous mon «pénis social». Elle me fait remarquer régulièrement à quel point je ne parviens plus à me détacher de mon téléphone portable qui est bien plus qu’un téléphone portable. D’ailleurs c’est tout vu : la semaine dernière, je l’ai oublié en partant travailler. Je me sentais tout nu. Aujourd’hui la batterie est tombée à plat dans les transports publics. Angoisse.

Je résume. Essoufflement, sentiment d’éparpillement permanent, difficulté à exercer une activité demandant une concentration appuyée, forte dépendance à tout ce qui peut me permettre de rester connecté en permanence. La solution pourrait se résumer à tirer la prise un moment, mais je ne crois pas aux traitements de choc. La douche froide n’a jamais soigné la névrose. J’opte pour une pharmacopée plus douce. Je vais laisser reposer ce blog un moment. J’y retournerai quand j’y verrai plus clair. Peut-être pour y écrire d’autres choses. Peut-être pas. Pour l’instant, je vais retrouver ce plumard dans lequel j’ai dévoré Axionov. Eteindre l’écran, tourner quelques pages. Ensuite on verra.

Si vous voulez traîner encore un peu dans le coin, voici une entretien avec Nicolas Carr.

Illustration : Chronophotographie d’un coureur, George Demeny

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6 réflexions sur “Bilan d’étape

  1. « Apelli fuit…perpetua consuetudo, numquam tam occupatum diem agendi, ut non lineam ducendo erxerceret artem, quod ab eo in proverbium venit » Ou, pour citer Erasme: « Nullam hodie lineam duxi »
    ut non lineam ducendo exerceret artem: ça entre compètement dans la définition de Twitter ça, comme palliatif au blog! Ne nous abandonnez pas GH!
    Mod56

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