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Malgré la présence de nombreux journalistes suisses, certaines organisations n’ont pas bien mesuré l’importance de la 6ème Conférence internationale des journalistes d’investigation (GIJC) qui s’est tenue en avril à Genève, estime Jean-Philippe Ceppi. Propos recueillis par Guillaume Henchoz

Jean-Philippe Ceppi, vous avez présidé le Comité d’organisation de la 6e Conférence internationale des journalistes d’investigation qui s’est tenue en avril à Genève. Comment vous sentez-vous?

Le comité d’organisation – 11 personnes –  est sur un nuage. Ce que nos avons vécu au cours des quatre jours va au-delà de nos espérances. Nous avons pensé un instant que le volcan Eyjafjallajökull allait nous poser de graves problèmes. Nous nous sommes même demandés si la conférence aurait véritablement lieu. Nos collaborateurs européens et internationaux l’auraient peut-être compris, mais je ne sais pas ce qui se serait passé du côté de nos partenaires et sponsors suisses … Tout s’est finalement bien déroulé. Nous sommes parvenus à réunir près d’un demi-millier de journalistes du monde entier et la mayonnaise a pris. Finalement, ce volcan a multiplié le plaisir de nous retrouver.

Jean-Philippe Ceppi au micor lors du GIJC 2010

L’un des axes du congrès s’articulait autour d’une réflexion concernant les modèles de financement et d’organisation des investigations. Qu’en retient-on ?

Nous avons rappelé et affirmé que l’investigation est une pratique journalistique tout à fait viable. Plusieurs panels ont présenté des modèles de financement et d’organisation d’enquêtes différents. Stephen Engelberg est venu faire le point sur le fonctionnement de sa fondation, Propublica, qui s’est spécialisée dans l’enquête. Des journalistes indiens ont eu l’occasion d’expliquer comment des «desks» d’investigation s’étaient développés au sein de leur rédaction. Des signaux forts ont pu être envoyés aux patrons de presse dont certains étaient présents. Norman Pearlstine, le big boss de Bloomberg a par exemple plaidé pour l’investigation comme valeur ajoutée. Au niveau de l’organisation, le Congrès a permis très concrètement aux gens de faire connaissance et d’échanger leur carte. Je sais que des collègues français en ont profité pour prendre contact avec des journalistes africains. De manière générale, on constate qu’il est important de décloisonner les enquêtes et de profiter au maximum des collaborations transnationales. Inutile de vous rendre en Moldavie ou à Lagos si vous possédez de bons contacts sur place que vous pouvez charger d’enquêter. Les frais sont moins importants et vous bénéficiez de personnes qui connaissent bien mieux le terrain que vous. On constate que les grandes enquêtes sont le plus souvent transnationales et globales. Un bon enquêteur ne peut plus travailler tout seul.

Ce  type de conférences relève d’une certaine culture anglo-saxonne. Ce congrès avait une forte dimension pratique. Cela a-t-il bien été perçu par les journalistes locaux ?

Il est vrai que quand nous parlons de «Congrès», notre culture européenne et continentale traduit inconsciemment ce concept par «débats». Nous sommes pourtant très loin de l’organisation d’une conférence universitaire. Le but du GIJC est de promouvoir les échanges. Il s’agit de discuter de nos pratiques, de nos méthodes d’investigations, de s’échanger des informations, et de construire de nouveaux réseaux. Ce type de congrès a en fait une dimension très pratique orientée «formation continue». Même si de nombreux journalistes suisses étaient présents, certaines organisations n’ont pas bien mesuré l’importance d’un tel rendez-vous. Un groupe comme Edipresse n’a peut-être pas bien saisi le sens de notre démarche. Malheureusement peu de journalistes de ce groupe, à l’exception notable des reporters de la Tribune de Genève sont venus au GIJC. La direction du groupe s’est montrée assez sceptique et craignait certainement que le Congrès ne soit qu’une sorte de grande messe vouée à l’autocélébration de cette pratique journalistique. C’est regrettable. Du côté de la Suisse allemande en revanche nous avons pu constater qu’une forte délégation a fait le déplacement, notamment des journalistes de la « NZZ », de la  « SonntagsZeitung » et du « Beobachter ».

De nombreux journalistes s’écorchent sur la définition même de «journalisme d’investigation», affirmant que la formule relève du pléonasme et que ce concept est creux…

Ce problème de définition m’intéresse peu. Les personnes qui se battent autour de ces questions de définitions sont des théoriciens du journalisme qui essaient d’amener le débat sur une fausse piste. De mon point de vue, les questions qui font sens sont les suivantes : Quel est l’impact des informations que nous dévoilons ? Est-ce que nous avons encore les moyens de travailler ?  Est-ce que nous sommes toujours au service du public ? Pour le reste, je dois admettre que j’utilise de moins en moins le terme «journalisme d’investigation» auquel je préfère «journalisme de précision». Les véritables enquêteurs dans la profession ne sont pas des barons qui se tournent les pouces dans les rédactions sous prétexte qu’ils ne sont là que pour lever des affaires. Au contraire, ce sont souvent de véritables stakhanovistes qui alignent les heures de travail en dehors de leur cahier des charges au sein des rédactions. Les grandes enquêtes nécessitent beaucoup de temps et d’énergie.

Que restera-t-il de cette manifestation?

Le site du Congrès est toujours actif. Nous y avons placé de nombreuses ressources accessibles à tous les internautes. On y trouve les vidéos des principales conférences mais également les documents des journalistes qui ont animé des panels. D’autres projets vont suivre. Nous avons été abordés par des éditeurs intéressés à publier les actes du Congrès. L’Université de Genève qui était également présente lors de ces quatre jours souhaiterait développer des travaux de recherches pour des masters ou des doctorants autour des thématiques que nous avons abordées. Mark Lee Hunter, professeur de journalisme à l’Université de Paris II, également présent et actif lors du Congrès, a pour projet de compiler les différents business models que nous avons eu l’occasion de discuter. Enfin, une des ressources importantes consiste en la liste des adresses mails de tous les participants auquel chaque membre inscrit a directement accès. Elle constitue une base de données essentielle pour la construction d’un réseau.

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Eric Hoesli: « Il y a d’autres moyens qu’un congrès pour explorer des solutions »
Côté suisse, de nombreux reporters de la RTSR et de la presse écrite étaient présents. Un wagon de journalistes de « L’Hebdo ont écumé les panels pendant les quatre jours. C’était à se demander qui bouclait le numéro de la semaine suivante. Médialogues, l’émission de la radio romande qui traite des médias, a fait le plein d’interviews qu’elle a distillées au cours de la semaine suivante. Les confrères des rédactions du groupe Edipresse ont par contre brillé par leur absence, à l’exception notable des journalistes de la « Tribune de Genève ». «La localisation du Congrès a très certainement joué un rôle», tempère Eric Hoesli, le directeur des publications du groupe qui rappelle également qu’Edipresse a contribué «modestement» au financement du GIJC. Edipresse aurait-il boudé le congrès ? «Les journalistes de notre groupe étaient libres de fréquenter les conférences. Ils ont été invités à le faire par leurs rédactions». Le message a dû visiblement mal passer puisque qu’à notre connaissance seulement deux salariés des rédactions siégeant à Lausanne s’étaient inscrits. Est-ce que le journalisme d’investigation ne serait pas en odeur de sainteté au sein du groupe ?  Pas du tout affirme Eric Hoesli qui rappelle la conjoncture dans laquelle s’est tenu le GIJC : «Nous évoluons dans un contexte économiquement difficile et il y a d’autres moyens que la tenue d’un congrès pour explorer des solutions. Le journalisme d’investigation nous est cher, c’est une méthode qui touche tous les genres journalistiques, du sport à la rubrique société et nous recherchons des solutions à l’interne afin de le promouvoir». Concrètement, que propose le groupe ? «Nous avions réfléchi à la possibilité de dégager des journalistes sur plusieurs mois de manière à leur laisser le temps de mener des enquêtes de fond. Toutefois, les représentants du personnel se sont opposés à cette proposition». GH

Propos recueillis par Guillaume Henchoz (Interview réalisée pour le compte du magazine EDITO)

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2 réflexions sur “Jean-Philippe Ceppi : « Un bon enquêteur ne peut plus travailler seul »

  1. Le journalisme d’investigation a une particularité: il est monnayable! Il représente une valeur ajoutée, dans une époque où beaucoup d’informations sont disponibles gratuitement et légalement. Il faut le mettre en valeur. En France, il y a le magazine XXI qui occupe le terrain. Il faut trouver les moyens de diffuser ce journalisme, dont le public a besoin. C’est le défi de notre époque. La presse périclite en se plaignant d’internet car elle offre peu de valeur ajoutée. Pourtant, il y a de la valeur ajoutée, pour laquelle il y a un marché. Le journalisme d’investigation fait partie de cette valeur ajoutée.

  2. En réaction au commentaire de V. Vodarevski, j’ai pourtant le sentiment que ce terme de «valeur ajoutée» réduit l’investigation à un acte mercantile qu’il n’est pas. Certes aujourd’hui il faut tout «vendre», rendre «attractif», mais lorsqu’un journaliste met en lumière des droits fondamentaux voire des vies bafoués, son acte va bien au-delà de l’information. Il devient notre conscience.

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