Le journaliste Christian Poveda s’est fait tuer alors qu’il venait d’effectuer un documentaire sur la vie des gangs salvadoriens. Retour sur les risques qu’a courus le reporter et sur les raisons de son assassinat.

Photo Sipa

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Le soir du 2 septembre 2009, Christian Poveda est assassiné par des membres de la Mara 18, le gang salvadorien qu’il a passé au fil de son objectif pendant plus d’une année. Le reporter franco-espagnol s’était installé en 2004 au Salvador afin de réaliser un documentaire sur la vie des gangs de rue, les Maras. Il connaissait bien le pays, puisqu’il avait déjà couvert la guerre civile, qui a duré de 1982 à 1990. Comment a-t-il appréhendé ce terrain extrêmement dangereux ? Quels risques a-t-il pris lors de la réalisation de son documentaire ? Edito revient sur les circonstances de son assassinat.

Pour préparer son film, Christian Poveda commence par contacter la hiérarchie des deux gangs qui se disputent le territoire de la capitale. «Il a d’abord approché la Mara Salvatrucha qui a refusé son projet de reportage, mais qui l’a autorisé à effectuer la même démarche du côté de leur adversaire, La Mara 18» explique Steeve Baumann, journaliste à l’agence Capa, qui a réalisé un reportage sur l’assassinat du reporter.  L’accord des chefs de gangs est en effet une condition préalable nécessaire afin de garantir un peu mieux la sécurité d’un journaliste sur le terrain. Pas question de sortir une caméra sans un feu vert des deux côtés. Le deuxième gang accepte de se laisser suivre et filmer. Poveda ne débarque pas tout de suite avec son matériel et son preneur de son. Il se contente d’abord d’apprivoiser le terrain et ses acteurs, appareil photo en main. C’est au moment où se développe un projet d’une boulangerie communautaire gérée par les membre du gang que le réalisateur va commencer à tourner. «Il s’est rapidement rendu compte que la boulangerie cristallisait l’unité de lieu, de temps et d’action idéale pour réaliser son film. C’est depuis cet endroit qu’il s’est mis à suivre les personnages de son documentaire», relève Carole Solive, sa productrice française. Le tournage a pris plus de 16 mois. Un temps long au cours duquel Poveda s’est rapproché des personnes de son film.

«Il éprouvait une réelle empathie pour ces gens, note Steeve Baumann, sa démarche humaniste consistait à essayer de comprendre sociologiquement comment fonctionnent ces gangs». Humanisme, empathie, implication. Est-ce cela qui aurait coûté la vie à Poveda ? «Nous n’avions pas tout à fait la même démarche », nous confie son collègue et ami Eric Lemus, journaliste à BBC Mundo basé à El Salvador, la capitale: «Pour ma part, si j’éprouve une certaine empathie pour ces gosses des rues, il y a une règle à laquelle je n’ai jamais dérogé : il ne faut en aucun cas leur accorder votre confiance». Trop confiant, Poveda ? Ses proches en France ne le pensent pas. Steeve Baumann insiste : «Christian a été très rigoureux dans son travail. Il a toujours cloisonné vie privée et vie professionnelle. Il avait par exemple un téléphone portable «gang», qu’il n’utilisait que pour contacter les Maras». Pour Carole Solive, la principale erreur du reporter est d’être resté au Salvador après le tournage du film : «Poveda est resté sur place et s’est impliqué comme médiateur entre les deux gangs rivaux qui essayaient de négocier. Il aurait dû partir avec sa compagne et vivre en Europe ou aux Etats-Unis. Loin de ce terrain d’enquête qui pouvait lui exploser à la figure à n’importe quel moment».

Mais il ne l’a pas fait et il l’a payé de sa vie. Ce soir du 2 septembre 2009, Poveda a rendez-vous avec des membres de la Mara 18 qu’il ne connaît pas bien. Il sert de fixer à un journaliste français du magazine «ELLE», qui souhaite interviewer les filles du gang présentes dans son documentaire. Pour la première fois, les contacts de Poveda lui demandent un «cacheton». 10’000 dollars. Troublé et énervé, le reporter y consent et part rencontrer le gang pour préparer la venue de son confrère. Après tout, la rédaction du journal a les moyens. Il sera retrouvé mort, exécuté de plusieurs balles dans la tête. La suite fait encore l’objet d’une enquête. La version de la police, qui a effectué plus de 32 interpellations à ce jour, est simple. Poveda aurait été vendu à la hiérarchie du gang comme un indicateur par un policier véreux. La Mara 18 aurait souhaité entendre la version de Poveda, mais elle ne serait pas parvenue à rentrer en contact avec lui. Ceci aurait été pris comme une preuve de sa culpabilité, et l’ordre d’exécution de Poveda aurait été donné par l’un des leaders du gang depuis sa prison.

Cette version est contestée par les reporters d’«Envoyé spécial», qui se sont rendus sur place quelques jours après son assassinat, et par les proches du journaliste, qui avancent d’autres pistes. Steeve Baumann relève que la hiérarchie du gang a subi bien des modifications depuis le début du terrain de Poveda : «Les chefs auprès desquels Christian avait obtenu des engagements initiaux ne sont plus là. On peut penser que les nouveaux chefs ne voient pas d’un bon œil ce journaliste qui a passé tant de temps avec eux, et qui s’est fortement impliqué dans la pacification du gang». Cette hypothèse est corroborée par le fait que les personnages que suit le documentaire sont, eux aussi, recherchés par leur propre gang et se cachent. Eric Lemus, de son côté, avance une autre hypothèse. Selon le  journaliste salvadorien, c’est à la police que profite d’abord ce crime : «Il faut garder en vue que le documentaire est sévère avec les forces de police du Salvador». Certaines scènes du film pointent en effet les dérapages et les dysfonctionnements des forces de police salvadoriennes. Le rôle de Poveda en tant que médiateur des gangs, qu’il a communiqué lors d’interviews accordées à des chaînes internationales, pourrait également avoir déplu aux forces de l’ordre salvadoriennes adeptes de la tolérance zéro en matière de gangs.

Le scénario qui semble écarté par tous est celui d’un règlement de compte suite à la parution d’une copie pirate du documentaire, effectuée lors de sa diffusion sur une chaîne espagnole. Christian Poveda s’était en effet engagé auprès des membres des gangs à ne réaliser aucun bénéfice grâce à son film sur le territoire salvadorien. Son travail devait être diffusé gratuitement et accompagné d’un débat. Le journaliste s’était plié de bonne grâce à cette condition. On aurait pu penser que l’arrivée de la copie pirate ait froissé les Maras, mais les proches du reporters confirment que Christian Poveda à eu le temps de s’expliquer avec eux. «Le DVD est passé de 1 à 5 dollars car les gangs prennent leur part au passage» avait-il encore noté ironiquement dans un mail adressé à des amis en France.

Présent à Genève fin avril lors de la sixième conférence du journalisme d’investigation, le journaliste italien Roberto Saviano relève que le moment où Poveda a été assassiné n’est pas anodin. Selon ce spécialiste des réseaux mafieux, il est arrivé au reporter français la même chose qu’aux journalistes mexicains qui dévoilent le fruit de leurs investigations dans les médias internationaux. On les élimine : «Les reporters qui parviennent à toucher les médias occidentaux se mettent en danger. C’est dans cette logique que s’inscrit l’assassinat de Poveda. D’autant plus que les Maras servent maintenant de relais aux puissants narcotrafiquants mexicains». Difficile de penser qu’un jour la lumière se fera sur l’assassinat de Christian Poveda. On peut toutefois déjà en tirer une leçon : le journalisme d’investigation bute sur une nouvelle frontière. On élimine maintenant les journalistes après publication de leurs enquêtes, au moment où le fruit de leur investigation est médiatisé. On envoie un message, en somme. Un message qui ne laisse rien présager de bon pour l’avenir du journalisme d’investigation en Amérique centrale. Amère leçon.

Guillaume Henchoz

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Photo Ch. Poveda / Agence Vu
Qui sont les Maras ?
Les Maras tirent leur nom d’une variété de fourmi rouge auxquelles rien ne résiste. Lors de la guerre civile, de nombreux Salvadoriens se sont réfugiés aux Etats-Unis. Les Maras ont d’abord constitué une bande d’autodéfense afin de se protéger contre les gangs « chicanos ». Très rapidement, ils supplantent les Mexicains et occupent une partie non négligeable du terrain. Le gang se sépare en deux grandes familles qui se différencient par les numéros des rues qu’elles occupent – La Mara 13 ou Mara Salvatrucha qui forme le canal historique et la Mara 18 qui est une branche dissidente -. A partir de 1992, de nombreux Salvadoriens retournent au pays, exportant la culture des gangs américains, qui va trouver un terreau fertile dans un état secoué par des années de violences et de guerre civile. Les membres sont évalués à près de 15’000 personnes, dont la moitié croupissent en prison. L’unité de base de ces gangs est  formée de jeunes, souvent encore des enfants, qui vivent dans une pauvreté extrême.
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