Au commencement, on trouve la surprise d’un petit garçon face aux larmes de ses aînés. «Oh, qu’est-ce qu’il ressemble à Shmiel!». Shmiel, le nom d’un grand oncle disparu quelque part à l’est de la Pologne vers 1941. Ensuite, il y a une bar-mitsva effectuée plus par conformisme social que véritable conviction qui va le pousser à interroger ses proches sur cette branche de la famille disparue, «tuée par les nazis». Le grand-père, conteur prolixe, est muet dès qu’on aborde le sujet. Enfin, s’élabore en 2001 un projet d’écriture pour le New York Times Magazine: un reportage à Bolechow sur les traces de Shmiel. Ce qui devait n’être qu’un article dans un journal s’est mué en un petit chef d’œuvre d’écriture maintenant disponible aux éditions Flammarion.

Dans son ouvrage, le narrateur, Daniel Mendelsohn se raconte à la recherche d’une partie de sa famille, le frère de son grand-père et ses filles, juifs polonais «disparus» au cours de la seconde guerre mondiale. La polysémie du terme renvoie aux contradictions et à la complexité d’un tabou que la famille cultive. Disparus en lieu et place de déportés, fusillés, ou gazés? «Ils ne sont pas tant morts qu’égarés, disparus non seulement du monde mais -de façon plus terrible pour moi- des histoires de mon grand-père». Le récit mêle à la fois l’enquête du narrateur et ses réflexions au fil des recherches. Le tout est un bijou inclassable qui oscille constamment entre le récit autobiographique, le roman, et l’essai. Le livre rend hommage et rétabli la mémoire de six personnes. Six sur six millions, titrait la version anglaise. Mais le véritable génie de l’auteur est de parvenir à nous restituer ces quelques individus au-delà de leur simple rapport à la persécution. Sous la plume de Mendelsohn, ils ne sont plus juste des victimes mais des êtres humains. Une fois n’est pas coutume, la critique chante en cœur les louanges de ce nouveau titre : «Une vertigineuse enquête», selon le Monde. «Un livre éblouissant» écrit l’Express, tandis que pour Lire, il touche au «sublime».

Les Disparus n’échappent pas à la comparaison avec « les Bienveillantes », roman de Jonathan Littel dans lequel le lecteur suit les pérégrinations criminelles d’un nazi psychopathe. Deux textes érudits, deux pavés énormes portant sur la même période historique. A première vue, tout les sépare : l’un raconte l’histoire du côté des bourreaux, l’autre suit les victimes. Le personnage de Littel est issu de son imagination, Shmiel et ses filles ont véritablement existé. Dans les Bienveillantes, la violence semble se justifier à travers le caractère sadique du narrateur, tandis que Mendelsohn insiste plutôt sur la violence ordinaire que subissent les membres de sa famille: «ce qui me frappent dans l’holocauste, ce n’est pas , comme dans les Bienveillantes, que des assassins incestueux homosexuels refoulés, affublés de tous les clichés de la décadence morale, se mettent à trucider des vielles mamies juives. Mais que des voisins gentils et honnêtes, décident un jour de le faire», confie Mendelsohn dans un entretien au magazine Lire.

Daniel MENDELSOHN, Les Disparus, Flammarion, 2007
Guillaume Henchoz
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