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Voici encore un billet concernant le «Global Investigative Journalism Conference» (GIJC) qui s’est tenu fin avril à Genève. L’idée de ce papier est de rappeler brièvement les différents points forts de la conférence et de renvoyer à des ressources ou des articles publiés sur ce blog ou ailleurs pour celles et ceux qui désireraient creuser certains  aspects liés au  journalisme d’investigation

Les techniques évoluent et cela n'est pas sans conséquences sur quelques fondamentaux...

L’un des principaux axes de ce GIJC 2010 concernait les business models inhérents au journalisme d’investigation. Le premier constat qui s’impose concerne l’état de santé économique des groupes de presse. C’est un refrain connu : les médias perdent de l’argent, la presse doit faire face à une double crise, structurelle et conjoncturelle, etc., etc. Pas besoin d’avoir effectué des années de sociologie des médias pour comprendre que le journalisme d’investigation, qui s’articule autour d’un temps long et qui nécessite des moyens parfois considérables fait figure de victime collatérale par les temps qui courent. Est-ce que cette pratique journalistique est en voie d’extinction pour autant ? Non, répondent de nombreux intervenants. Elle est par contre en mutation. Ce sont ces lignes de ruptures que ce billet souhaiterait pointer.

Commençons d’abord par quelques problèmes de définition.  A priori, on pourrait comprendre la notion de journalisme d’investigation comme un concept creux, relevant du pléonasme. Toute forme de journalisme relève d’une certaine pratique de l’enquête : l’éthique journalistique voudrait que chaque information fasse l’objet de vérifications et de recoupements. Dans cet esprit, «journalisme d’investigation» deviendrait une étiquette affublée à quelques vieux barons qui se tourneraient discrètement les pouces tandis que d’autres reporters, les vrais journalistes qui en veulent, feraient de l’investigation au quotidien. Cette vision caricaturale et un brin pathétique est pourtant bien ancrée chez certains membres de la profession. On pourra lire à ce sujet un billet de Fathi Derder, journaliste à la Télé, publié dans le 24heures. On consultera ensuite la réponse de Jean-Claude Péclet sur son blog, Béquilles.ch. Le lecteur attentif constatera rapidement que cette amorce de polémique helvético-suisse autour de la notion de «journalisme d’investigation» ne répond pas au problème de fond : En quoi consiste exactement cette pratique journalistique et quels sont les éléments qui permettent de la différencier d’autres formes de journalismes ? J’avais déjà commencé à esquisser une ébauche de réponse dans un billet précédent, faisant remarquer que le journalisme d’investigation s’articule sur un autre tempo que le journalisme «classique». Mark Lee Hunter, professeur à l’université de Paris-II, et auteur d’un manuel de journalisme d’investigation que l’on peut librement télécharger depuis son site compare une série d’éléments permettant de dissocier ces deux démarches :

L’enquête par hypothèse : manuel du journaliste d’investigation, p. 8

Cette synthèse devrait permettre de réconcilier plus d’un «théoricien» du journalisme, non ?

Eléments centraux du GIJC, de nombreux panels s’articulaient autour de modèles économiques permettant de soutenir le journalisme d’investigation. Ces nouveaux modèles sous-tendent également de nouvelles pratiques/techniques d’enquête. Bien que de nombreux intervenants ont plutôt cherché à se montrer optimistes, on aura compris entre les lignes que l’âge d’or est révolu. Faut-il pour autant s’en plaindre et baisser les bras ? Assurément non. Le sentiment (subjectif donc…) de se trouver dans une phase de transition ne m’est jamais apparu de manière aussi importante que lors de ce Congrès. Après avoir assisté à plusieurs des panels concernant différents modèles économiques, il me semble que l’on se dirige vers trois types de financement :

1/ Stephen Engelberg est venu présenter Propublica, sa fondation spécialisée dans le journalisme d’enquête. Nous avions déjà rédigé un petit papier sur sa présentation. Son business plan est assez simple : il reçoit de l’argent de la part de gens très (très, très, très, …) riches qui signent une charte rédactionnelle s’engageant à ne pas intervenir sur les contenus. Propublica prend le temps de ficeler des enquêtes pertinentes pour différents formats. Ces dernières sont ensuite diffusées par les médias traditionnels avant de se retrouver en libre accès sur leur site. Modèle idéal – si toutefois les conditions de rédaction font l’objet d’une charte ou d’un règlement et que ce dernier est accessible aux lecteurs – le financement par fondations a aussi des limites. Il ne permet pas de couvrir tous les  projets d’enquête et constitue plutôt un business de niche. Il a également tendance à se substituer aux médias traditionnels et valide la thèse de groupes de presse qui ne seraient plus à même de fournir des contenus originaux à leurs lecteurs/auditeurs/internautes.

Pearlstine dirige Bloomberg. A la base le magazine était une agence de presse spécialisée dans la finance

2/Gilles Marchand (saint patron de la Radio-Télévision suisse romande) et Norman Pearlstine (grand manitou de Bloomberg) ont animé un panel autour du journalisme d’investigation comme valeur ajoutée. L’idée est de considérer cette pratique journalistique comme l’occasion de se démarquer du «mainstream» médiatique actuel. Les journaux et les jités ont toujours plus tendance à se ressembler et il devient difficile de produire de l’information originale qui se démarque du flux. Le journalisme d’enquête permet de définir une identité propre à un organe de presse et justifierait ainsi un investissement lourd de la part du groupe. En partant du cas suisse, ce modèle me paraît bien convenir à la TSR qui présente des investigations de qualité dans des émissions comme Temps présents ou même lors des ses magazines hebdomadaires. Force est de constater que cela n’est cependant pas le cas dans la presse écrite. Les grandes enquêtes sont encore le fruit de journalistes qui s’éclipsent un certain temps de leur rédaction et qui restituent le fruit de leur recherche dans des livres (souvent publiés par des éditeurs français, d’ailleurs). Nous avions traité de ce problème dans le magazine EDITO du mois d’avril. Malheureusement, la presse suisse romande, un peu trop frileuse, n’ose pas se lancer dans des enquêtes qui pourraient faire l’objet d’articles en série. Pourtant, si on se penche sur des exemples français, on peut constater que cela marche. Le site d’information Médiapart finance ainsi deux journalistes à 60 % pour traiter exclusivement de l’affaire Karachi. Au final, cela donne un dossier très complet accessible aux abonnés du site ainsi que la publication d’un livre aux éditions du Stock. Un exemple à suivre, même à l’échelle de la Suisse romande.

3/ Mark Lee Hunter a également pointé une autre source de financement des enquêtes : Les associations et les Organisations non gouvernementales. Selon le journaliste maintenant enseignant à Paris-II, ces structures possèdent les fonds nécessaires pour financer des enquêtes au long cours. Quand on lui rétorque que cela pose un certain nombre de problèmes déontologiques – mais qu’en est-il de l’indépendance du journaliste ? Peut-on rester objectif tout en travaillant pour le compte d’une ONG ?- Hunter botte en touche. Selon lui, ce mode de collaboration ne doit pas faire l’objet d’une réflexion liée à l’objectivité des reporters mais à la transparence de leur position face à leurs lecteurs. Le journaliste américain affirme, études à l’appui, que les «consommateurs» ne croient de toute façon plus à l’objectivité des reporters depuis longtemps et que le code éthique du journalisme doit faire l’objet d’une refondation sur la notion de «transparence». En bref, il s’agit d’assumer la position occupée par l’enquêteur et de la communiquer à ses lecteurs. C’est ce que j’avais essayé de synthétiser dans un billet consacré à Mark Lee Hunter.

L’apparition de ces nouveaux modèles économiques n’est pas sans incidence sur l’évolution de la pratique du journalisme d’investigation. Le GIJC a pu mettre en lumière l’évolution de nouvelles techniques d’enquête et de nouveaux modes d’organisation. Si auparavant l’investigation était principalement le fruit d’un travail solitaire, il ressort que c’est de moins en moins le cas de nos jours. L’heure est au partage des réseaux, des connaissances et des informations. Il apparaît que cela peut sembler à priori contraire à une certaine pratique du journalisme qui voit le reporter garder jalousement son carnet d’adresse et ses infos. Les enquêtes sont maintenant globales et transnationales. Pour remonter le fil de certaines affaires, il faut pouvoir compter sur plusieurs groupes d’investigateurs qui partagent le résultats de leur enquête et qui s’accordent sur les modes et les temps de la publication. Il n’apparaît pas nécessaire d’envoyer des «grands reporters» aux quatre coins du globe quand on peut compter sur des journalistes bien implantés dans une région et bien documentés sur certaines thématiques. Ils sont mieux à même de récolter l’info et de la transmettre à leurs collègues. Nous en avons eu une belle démonstration lors du panel organisé par David Kaplan sur les réseaux internationaux du trafic de cigarettes. Cette nouvelle pratique de l’investigation bute toutefois sur la mise en concurrence des différents groupes de presse, même si des brèches commencent à s’ouvrir notamment du côté du Center for public integrity ou, plus près de chez nous, dans la création d’une plate-forme comme Swiss investigation.

Notons encore que le GIJC a été l’occasion pour de nombreux journalistes de se rencontrer et d’échanger pratiques, réseaux et informations. Le congrès se voulait loin d’une conférence-débat et désirait vraiment constituer un temps et un espace de formation continue pour tous les journalistes qui y ont participé. C’est, de mon point de vue, mission accomplie. C’était l’occasion de rencontrer des reporters aux méthodes souvent différentes mais qui partageaient un des fondamentaux du journalisme : porter la plume dans la plaie. Les pistes et les réflexions amorcées durant ces quelques jours à Genève ont laissé des traces. A ce titre, on consultera le site du GIJC sur lequel on trouvera les conférences vidéos des principales interventions ainsi que le matériel utilisé par les journalistes ayant organisé chaque panel.. Le prochain rendez-vous est déjà agendé. Il aura lieu l’année prochaine à Kiev ou le GIJC poursuivra son petit bonhomme de chemin.

Guillaume Henchoz

Boîte noire : J’ai eu l’occasion de produire un certain nombre de billets concernant le 6ème Congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu fin avril à Genève. J’y ai assisté pour le compte du magazine EDITO . Nous publierons un petit dossier sur le congrès dans le prochain numéro qui paraîtra fin juin. Les articles seront ensuite disponibles sur  Chacaille (courant juillet).
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