Quand il est bien préparé, l'agneau est un animal comestible

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L’affaire suscite de l’émoi en Suisse romande. Quelques jeunes jurassiens bien chargés s’en sont pris à un agneau dans la nuit du 17 au 18 avril. Ils l’ont enlevé de sa bergerie et ont tenté de le dépecer sans y parvenir avant de le brûler à l’aide de palettes en bois. La bêtise de cet acte en suscite une autre, tout aussi inquiétante qui s’étend sur la toile.

Difficile de savoir ce qui leur est passé par la tête. Bien échauffés tant par l’alcool que par d’autres substances, un groupe de jeunes en mal de sensations fortes et « parce qu’ils avaient faim » -diront-ils plus tard en substance aux médias – se sont introduits de nuit sur la propriété d’un paysan de la région d’Ajoie. Ils y ont subtilisé un agnelet dans le but de le manger. Pour la suite, les témoignages divergent et il faudra attendre la fin de l’enquête pour savoir exactement qui a fait quoi. Il y a toutefois quelques éléments qui semblent maintenant avérés: aucun des jeunes présents ne semble être un apprenti boucher. Selon la version la plus communément admise, nos affamés auraient entrepris de dépecer l’animal vivant avant de se résigner à le brûler non loin de la ferme où ils l’ont enlevé. La bêtise et la violence de cet acte a suscité de nombreuses réactions dans la presse… et sur la toile.

Il n’aura pas fallu attendre bien longtemps avant de retrouver les échos de cette triste histoire sur le réseau social Facebook. Un groupe se forme, appelé « Agneau massacré: Pour la pendaison des coupables ». Tout est dans le titre… Suit une ritournelle d’horreurs que devraient subir les auteurs du délit. On appréciera aussi le raccourci sémantique et judiciaire de l’intitulé : les présumés auteurs du délit sont déjà désignés comme coupables. Et la sentence vient d’être prononcée. Sous le titre, les commentateurs se laissent aller : Il faut appliquer la loi du talion pour certains tandis que d’autres souhaiteraient voir les chambres à gaz employées. Les membres du groupe vont même jusqu’à dévoiler l’identité des personnes présentes sur les lieux du drames et appellent à la vengeance. Certes, ce n’est pas le premier groupe Facebook qui se lâche. La firme américaine se retranche d’ailleurs derrière un protocole bien établi. Elle compte sur les signalements des membres du réseau pour lui indiquer  les groupes et les personnes qu’il faut censurer. La charte est belle sur le papier (enfin, sur l’écran), mais dans la pratique, il n’est pas rare de voir ce type de propos non censurés.

A partir de ces faits il me semble que l’on peut tirer une série de constats liés à l’usage du net. Tout d’abord, il y a le problème de l’identité numérique. Se retrouver au centre d’un  ramdam parce qu’on a fait cramer un agneau lorsqu’on était ado pourrait coller à la peau de l’auteur des troubles bien des années plus tard. Nous commençons à peine à réaliser qu’Internet a une mémoire. Si dans le cadre judiciaire, les personnes qui ont purgé leur peine peuvent faire valoir un droit à l’oubli, comment le rendre possible sur la toile ? La question se pose également pour les membres du groupe qui ont tenu des propos haineux. Demander la réintroduction des chambres à gaz peut nuire à votre carrière professionnelle et à votre vie privée. Dénoncer des personnes afin de les jeter à la vindicte populaire ne vous rend pas forcément très sympathique non plus. Les personnes qui tiennent ce type de propos sur le net ont-elles véritablement conscience de ce qu’elles font ?

Deuxième constatation :  sur internet on se lâche. Je ne dis pas cela de manière péjorative. Je suis moi-même un grand utilisateur de réseaux sociaux. Je ne peux toutefois pas m’empêcher de constater que les rapports sociaux sur la toile passent par d’autres filtres et utilisent d’autres codes que dans la vie « réelle » (encore que cet antagonisme réel – numérique ne soit pas des plus heureux…). Sur le net, on se tutoie plus facilement mais on s’invective très vite aussi et les forums de discussions virent souvent à la foire d’empoignes. Les propos échangés sur Facebook à l’encontre des jeunes auteurs du délit prennent une connotation très violente. Parce qu’ils se retrouvent « écrits ». Parce qu’ils s’articulent autour d’un dispositif narratif -le forum- qui ne se prête pas à la nuance. A titre de comparaison, il faudrait au moins en être à la troisième tournée au bistrot du coin pour tenir des propos aussi insensés. Et encore, dans ce dernier cas de figure, le seul témoin est un aubergiste pressé de mettre les derniers ivrognes du soir à la porte. Ce n’est évidemment pas le cas sur Facebook. Et l’administrateur d’un groupe peut se retrouver sur le devant de la scène à devoir assumer des propos qui le dépassent complètement.

C’est un peu ce qui est arrivé à la personne qui avait lancé le groupe « Agneau massacré: pour la pendaison des coupables ». Placés sous le feu de l’actualité –le journal local et la TSR se sont emparés du sujet cette semaine- l’administrateur du groupe a fait machine arrière : il a renommé sa pétition et a laissé les commandes à quelqu’un d’autre. La peur d’assumer l’emballement médiatique qui s’en est suivi sans doute. Il n’empêche, la mèche est allumée. C’est à mon avis à ce point que les médias jouent un grand rôle : celui d’avertisseur d’incendie. C’est au moment où la TSR s’intéresse au sujet que la personne en charge de l’animation du groupe se dit qu’il faudrait peut-être renommer ce dernier. C’est au moment de répondre aux questions du Matin Dimanche que la jeune fille qui a balancé les noms sur le web pourra peut-être se rendre compte de la gravité de son acte. Agrégateur d’attention et structures nous offrant une hiérarchisation de l’information, la presse traditionnelle remplit ici sa mission: nous alerter, nous inquiéter, nous faire réfléchir. Les mauvaises langues diraient que c’est suffisamment rare pour être signalé et souligné…

Guillaume Henchoz


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Une réflexion sur “Agneau massacré, le Grand Méchoui 2.0

  1. En même temps, quand on tue, on prends le risque de ce faire jeter en pature a la vindicte populaire …
    Si les mecs voulaient pas qu’on connaisse leur noms et leurs adresses, il fallait pas massacrer comme une crevure un pauvre petit agneau …
    La vindicte aurait été pour un pédophile, ou un violeur, je suis pas sûr que vous en auriez fait un martyr …

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