[tweetmeme source=”chacaille” only_single=false]

N’en déplaise à certains, les reporters participant au congrès du journalisme d’investigation qui s’est tenu la semaine dernière à Genève sont loin d’être des « barons qui se tournent les pouces ». En dehors des sessions d’ouverture qui réunissaient des figures médiatiques du petit monde de l’investigation – Seymour Hersh, Roberto Saviano, ou encore Stephen Engelberg – , on trouvait également des panels réunissant des journalistes des quatre coins du globe venus faire état de leur recherche, sur des sujets parfois très éloignés de ce qu’on peut à priori concevoir comme relevant de l’investigation (les banques, les affaires, la corruption, …). Pour preuve, la présentation de Duc Tue Dang portant sur son enquête  auprès des vétérans vietnamiens qui ont vécu la bataille de Dien Bien Phu.

La séance s’est déroulée dans l’une des petites salles au sous-sol du Centre international des congrès de Genève. Pas de caméras pour retransmettre en direct et en streaming la conférence. Quelques traductrices assurent cependant une traduction pour les anglophones, car Duc Tue Dang, journaliste vietnamien, s’exprimera dans un français précis au phrasé distingué. Pendant une heure il nous emmène sur les traces d’une enquête au long cours qu’il a mené avec une petite équipe autour de la bataille de Dien Bien Phu. Moment clé dans le conflit qui oppose les français aux vietnamiens, Dien Bien Phu est une petite vallée en cuvette qui coupe la route permettant aux troupes d’Ho Chi Minh de se ravitailler depuis le Laos. La bataille de Dien Bien Phu durera plus de 150 jours et se terminera en 1954 par l’écrasante victoire du général Giap.

Raconter l’histoire d’une victoire ? Cela peut sembler à priori étrange. « D’habitude ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire » note Duc Tue Dang. Mais dans ce cas précis, la littérature en français est nettement plus florissante… même si elle n’est pas toujours de très bonne qualité. Pourquoi un tel silence du côté vietnamien. En fait de silence nuance le journaliste, c’est surtout  la présence d’un discours officiel sur la bataille qu’il est difficile de contourner. Le Vietnam a ses institutions mémorielles et ses historiens officiels : « C’est comme si nous nous retrouvions avec un trou de mémoire collectif de 55 ans. Les jeunes soldats vietminhs sont rentrés chez eux après la bataille et ont repris leurs activités. Ils n’ont parlé de ce qu’ils ont vécu à personne avant que l’on ne vienne les interroger« .

Comme de nombreuses autres photos de guerre, cette illustration est en fait une reconstitution effectuée bien après la bataille à des fins de propagande. Des soldats vietminhs agitent un drapeau au sommet du QG des forces françaises afin de signifier leur victoire. On ne peut pas s'empêcher de penser au drapeau soviétique flottant sur les ruines du Reichstag ou à celui des américains dressé sur l'île d'Iwo Jima.

C’est précisément ce qui semble intéresser Duc Tue Dang et son équipe : contourner le mur de l’histoire officielle pour raconter la bataille à travers de ceux qui l’ont vécue. Un travail qui aurait été impensable quelques années plus tôt. Mais pourquoi personne ne parle de Dien Bien Phu ? Duc Due Dang a bien une hypothèse : « Face à la victoire, les personnes qui ont pris part au conflit ne trouvaient plus leur place et étaient intimidés: ils avaient peur de sortir des jalons fixés par l’histoire officielle« . L’homme seul n’est rien face à la machine de propagande d’un système résume en substance le journaliste. « C’est un puzzle que nous nous sommes minutieusement efforcés de recomposer« . Duc et son équipe ont ainsi recueilli de nombreux témoignage. Il ont restitué la parole de simples travailleurs, de soldats, d’infirmiers en croisant leurs récits avec ceux de personnes plus influentes présentes également sur le terrain, à l’instar du général Giap.

Quelques journalistes intrigués par la démarche questionnent Duc Tue Dang :  » Mais alors qu’est-ce que vous avez vraiment apporté de plus comme infos par rapport à ce qu’on savait déjà ?« . On est effectivement loin des scoops et des révélations exclusives dont il a été question dans beaucoup d’autres conférences, le journaliste vietnamien le reconnait : « On a pu tout de même parler pour la première fois au Vietnam de la présence de militaires chinois sans être censurés. Mais ce n’est toutefois pas à ce niveau que se trouve l’intérêt premier de notre enquête « . Ce qui compte pour Duc Tue Dang, c’est de pouvoir raconter la vie de gens simples, traumatisés par un passé dont l’histoire officielle n’a que faire. Le journaliste insiste encore sur la chance qu’il a eu, lui et son équipe, de pouvoir réaliser cette investigation qui a été publiée sous la forme d’un livre illustré par la maison d’édition officielle du parti : « C’était le bon moment pour le faire, les relations entre Vietnam et Chine étaient au beau fixe et nous avons lancé le processus au moment du cinquantenaire de l’indépendance. Nous avons même reçu l’aide des historiens militaires du parti », note-t-il non sans réprimer l’ébauche d’un sourire ironique.

Le livre dont une traduction française est disponible questionne également la frontière entre les différentes disciplines mobilisées. La démarche du journaliste, dans ce cas de figure confine presque à celle de l’historien. Presque, car quelques éléments ne sont pas réunis pour donner au travail de ces reporters vietnamiens une validité académique à leur compte rendu. Le travail de restitution des témoignages les a par exemple souvent placés devant les contradictions de leurs sources orales sans pour autant posséder des documents qui leur permettent de trancher. Si la démarche historique au sens strict du terme n’est pas là, on peut en revanche saluer le travail de mémoire qu’ils ont effectué.

Guillaume Henchoz

Retrouvez un verbatim de la conférence de Duc Tue Dang sur le blog de Sokiosque.ch


Collectif, Dien Bien Phu vu d'en face, Paroles de Bô doï, Decitre (ed), 2010
Advertisements

Une réflexion sur “Raconter Dien Bien Phu : Les enjeux de la mémoire vietnamienne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s