Un soldat irakien devant un oléoduc en flammes après une attaque dans la zone de Bay Hassan, près de Kirkouk, avril 2005. Les insurgés attaquaient régulièrement les infrastructures pétrolières de l'Irak pour empêcher la reconstruction du pays suite à l'invasion américaine. (Photo Reuters)

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Dernier invité à venir s’exprimer sur la grande scène du congrès des journalistes d’investigation qui s’est tenu à Genève ce week-end, le journaliste irakien Muntazer Al Zaïdi est brièvement revenu sur « l’ affaire de la chaussure » qui l’a propulsé sur le devant de la scène. Mais il a surtout été question des conditions de travail des journalistes dans son pays.

« Franchement, je n’ai pas vraiment réfléchi et si c’était à faire je le referai ». La phrase résume l’essentiel de ce que Muntazer Al Zaïdi a sur le coeur quand on l’interroge sur les faits. C’était en décembre 2008. George W Bush donnait alors une conférence de presse à Bagdad. Al Zaïdi s’était déchaussé et avait lancé ses savates en direction du président des Etats-Unis ( ce dernier les avait d’ailleurs brillamment esquivées!). Al Zaïdi avait déjà eu l’occasion d’expliquer son geste qu’il qualifie « d’ acte de résistance non-violente à l’occupation américaine dans son pays « . Mais le véritable intérêt de la présentation effectuée par Muntazer Al Zaïdi ne consistait pas à revenir sur la chaussure et le ramdam qui a suivi. Le journaliste irakien, maintenant installé au Liban, s’est longuement étendu sur les conditions de l’investigation en Irak. Il a également prodigué de nombreux conseils à l’attention de ses confrères qui souhaiteraient s’y rendre.

Un métier toujours plus difficile à exercer. « Les journalistes sont pris entre deux feux », affirme en substance Al Zaïdi. D’un côté, il est très malaisé d’enquêter sur les institutions et les personnes qui détiennent le pouvoir. De l’autre, il devient de plus en plus dangereux de descendre dans la rue pour y décrire ce qui s’y passe. Les journalistes locaux ont évidemment moins de moyens et ne bénéficient pas des mesures de sécurité des journalistes internationaux. En fait de nombreux reporters irakiens servent de « fixers » aux équipe étrangère. « Nous réalisons souvent le 60% des reportages pour le compte des équipes internationales » affirme encore Al Zaïdi. Le journaliste est également critique envers la presse irakienne locale : « Les américains investissent lourdement dans les institutions qui financent les médias. Ces derniers laissent croire que le pays est sur la voie de la pacification, or il n’en est rien. On ne parle peu des problèmes de santé ou de la corruption ». Dans un pays ou le patronage est monnaie courante, de nombreux journalistes sont en fait affiliés à des partis ou des personnes liées au institutions américaines : « Leur indépendance est douteuse, renchérit Al Zaïd, et les petites agences de presse qui ne veulent pas jouer à ce jeu ne sont pas soutenues financièrement ».

Voire, raconter et survivre. Fort de ses 6 ans d’expérience sur le terrain, Muntazer Al Zaïdi s’est permis de dispenser de nombreux conseils à l’attention de ses collègues qui souhaiteraient se rendre en Irak pour y effectuer des reportages. « Il est maintenant plus que jamais nécessaire de passer par des personnes fiables qui ont une bonne connaissance du terrain », rappelle-t-il. Il s’agit donc de faire appel à ses fameux « fixers » que les journalistes qui couvrent les zones sensibles utilisent comme intermédiaires. Souvent ces derniers sont eux mêmes des journalistes locaux qui gagnent leur vie en permettant à leur confrère d’accéder à leurs sources et de profiter de leur réseau. « Il faut ensuite passer par des parrains qui peuvent assurer votre protection sur le terrain », insiste encore Al Zaïdi : « Les journalistes étrangers sont très vite considérés comme des espions par la population locale, s’ils n’expliquent pas clairement leur démarche et s’ils ne passent pas par les chefs de clans ». Muntazer Al Zaïdi lui-même, quand il couvrait le conflit à Sadr City s’était placé sous la protection d’un imam chiite important. Se faire « inviter » par le responsable d’un clan ou d’une communauté est en fait la meilleure garantie de sécurité qu’un journaliste, irakien ou non puisse trouver : « Agresser l’invité du chef, c’est injurier l’ensemble de la communauté. Du coup les personnes y réfléchissent à deux fois. Cette manière de procéder m’a certainement sauvé la vie plus d’une fois ». Al Zaïd explique qu’il faut définir à l’avance comment les reporters comptent se rendre sur le terrain et comment ils comptent en sortir, tout en insistant sur le fait qu’il s’agit de se montrer le plus discret possible. Il rappelle que les enlèvements ont presque toujours lieu au moment de sortir ou d’entrer en voiture : « Il ne faut pas se parquer dans le quartier où on compte réaliser un reportage. On a meilleur temps de laisser le véhicule dans une zone sur et de se rendre sur le terrain à pieds », conseille-t-il encore.

Muntazer Al Zaïdi

Au coeur du drame. Au cours de sa présentation, Al Zaïd s’est également concentré sur la couvertures des sites sur lesquels se sont déroulés des attentats: « La toute première chose à faire c’est d’attendre. Il ne faut surtout pas se précipiter en direction de l’explosion. Il peut toujours y avoir une réplique. Le mieux est de trouver un bon angle de vue et de couvrir l’événement au téléobjectif ». Mais ce ne sont pas seulement les répliques qui inquiètent le journaliste irakien : « Après l’explosion, les personnes sont sous le coup d’un choc psychologique. Certaines victimes peuvent agir de manière inconséquente si vous vous baladez sous leur nez avec du matériel d’enregistrement ». Al Zaïd met également en garde ses collègues contre la police irakiennes: « La plupart sont de jeunes recrues à peine formées. Ils sont très nerveux quand ils arrivent sur un site qui a subi un attentat. Même s’ils n’ont juridiquement pas le droit de vous empêcher de filmer ce qui s’y passe, ils ne vont pas se gêner de vous empêcher de faire votre travail. Il vaut mieux les éviter ».

Un être humain avant tout. « Je ne ressens aucune haine particulière contre les citoyens américains, conclut-il, mais nous ne sommes pas comme eux ». Au moment des attentats du 11 septembre, Muntazer Al Zaïd affirme avoir éprouvé de la compassion pour les victimes « comme tous les citoyens du monde arabe ». Mais les Etats-Unis semblent avoir grillé l’entier de leur capital-sympathie aux yeux du reporter : « De par ma profession, je m’efforce d’être objectif. Mais quand il s’agit de mon peuple, j’avoue que mon regard est biaisé. Je reste un être humain avant tout ».

Guillaume Henchoz

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