L’affaire Légeret comme si vous y étiez (presque…)

Greffier et journaliste, même combat ?

L’affaire Légeret secoue la Suisse romande. Cet homme est accusé d’avoir tué sa sœur, sa mère et une amie de cette dernière. Condamné en première instance par un jury sur la base de l’intime conviction, F.L. a fait recours et le voilà de nouveau dans le box des accusés pour un deuxième round qui s’annonce des plus palpitant. L’homme nie en bloc les accusations de meurtre et d’assassinat mais n’est pas toujours très cohérent sur sa version des faits. De son côté, l’instruction qui s’est déroulée avant le premier procès avait clairement été menée à charge et de nombreuses autres pistes semblent avoir été délaissées par les enquêteurs et la justice. En cliquant ici, vous pourrez consulter un article du Matin Dimanche (écrit par la seconde entité de ce blog…) qui revient sur le déroulement des faits et de l’instruction.

Ce qui paraît intéressant dans ce procès en appel est l’irruption d’une pratique journalistique rendue possible grâce à la technologie et qui s’applique assez bien au compte rendu des séances de tribunaux : le live blogging. Jusqu’à présent, les chroniqueurs judiciaires n’avaient pas 36 moyens pour couvrir les affaires. Radios et télévisions ont toujours fait le pied de grue devant les portes pendant que les journalistes assistaient au déroulement du procès.  On cherchait quelques témoignages et bonnes phrases pendant les interruptions. On illustrait le tout avec un dessin ou une photo prise sur le parvis du tribunal.

Le live blogging vient s’ajouter aux différents outils que les médias utilisent pour couvrir un procès. Il s’agit tout simplement de proposer aux internautes un compte rendu direct de ce qui se passe derrière les portes de la justice en action. Pas besoin de beaucoup plus qu’un journaliste et un ordinateur relié à internet afin de pianoter en direct le compte rendu de la séance. Bien connu aux Etats-Unis, le phénomène a touché la France depuis l’année dernière. C’est lors du procès de trois militants anti-OGM à Strasbourg que le journal Dernière Nouvelle d’Alsace avait fait une sorte de « live » sur la page d’accueil de son site. Ensuite, c’est le procès de Véronique Courjault, une mère infanticide jugée en juin 2009, qui a fait l’objet d’un live blogging remarqué dans le monde médiatique français (quelques liens ici et ).

Si la dimension juridique du live blogging ne semble pas poser de problème – les tribunaux français et américains ont toujours toléré cette pratique – il n’en va pas forcément de même du côté de l’éthique journalistique comme le note Marc Mentre sur le blog Média Trend. Selon ce dernier, le temps de la presse écrite n’est pas le même que celui des autres médias et cela peut mener à un mélange des genres qui ne serait pas propice à la branche :

« Les médias de « presse écrite » ont une faible expérience du live et de l’immédiateté [distinct de la rapidité]. La durée d’impression et de distribution d’un journal se compte en heures, voire en jours. Elle impose de facto un mode de traitement de l’information qui privilégie le recul sur l’événement, la mise en perspective… Le lecteur d’un quotidien, par exemple, sera déjà informé des faits bruts par la radio et la télévision, lorsqu’il achètera ou recevra son exemplaire. Il faut donc construire l’information en fonction de cette contrainte. C’est cela qu’annihile des outils comme Twitter ou des pratiques comme le live blogging. »

Ces propos méritent d’être nuancés à la lumière du traitement de l’affaire Légeret. A ma connaissance, trois médias pratiquent différentes formes de live blogging pour couvrir le procès. Il y a le 24heures, un grand quotidien régional couvrant l’essentiel du Canton de Vaud, qui publie régulièrement directement dans un article situé sur la page d’accueil de leur site des recensions très complètes du procès. On y trouve les descriptions des personnes (j’allais dire  de personnages….storytelling, quand tu nous tiens…), des citations, et un récit  factuel des divers témoignages et prises de parole. Le canard s’est donné les moyens de couvrir le procès adéquatement : pendant qu’une journaliste blogue le procès, le chroniqueur judiciaire et les reporters de la locale assurent le suivi en articles plus approfondis pour le site et l’édition papier. Il y a toutefois un bémol de taille dans cette importante mise en place. 24heures a opté pour un service technique minimal et n’a pas cru bon faire usage d’un programme tout bête type covertlive. Résultat : Déchiffrer les heures du procès s’avère aussi crispant que lire un manga. Dommage, car le contenu est de bonne qualité, une fois qu’on a compris comment s’y prendre.

Le Matin Dimanche, de son côté, a décidé de twitter le procès. Une fenêtre apparaissait sur le site du matin.ch de manière à ce que les non abonnés à cette plate-forme de microblogging puissent tout de même suivre l’évolution de la situation. Le résultat me paraît un peu plus mitigé : les twitts, limités à 140 signes, ne permettent pas de restituer un compte rendu factuel et efficace du procès. Les messages sont plutôt impressionnistes et concernent surtout l’ambiance qui règne au sein du tribunal. Ils constituent cependant un bon complément pour qui a lu les articles.

Le dernier média à couvrir le procès en le bloguant en direct est la TSR (Télévision suisse romande). Tout comme le 24heures, la Télévision suit l’affaire avec attention depuis le début. En plus des nombreux sujets sur l’enquête puis le procès réalisé pour les journaux de la mi-journée et du soir, la TSR a également consacré une de ces émissions, zone d’ombre, à cette affaire. C’est également la TSR qui a déniché un nouveau témoin qui justifie ce procès en appel. Sur le site de la télévision romande, on trouve une page spéciale dédiée à l’affaire Légeret. Reportages et reprises de dépêches en forment le principal contenu… avec un live blogging du procès réalisé grâce à covertlive. La retranscription, de bonne qualité,  permet de suivre les grands axes du procès. Ce live-blogging s’accompagne également d’une réflexion critique du journaliste André Beaud qui semble prendre des distances avec un procédé qu’il a dû assumer le temps du procès :

Une trop grande rapidité peut créer l’illusion de la transparence, mais les risques de dérapage sont trop grands. Il faut parfois de la lenteur, des discussions de coulisses, de la discrétion pour arracher une bonne décision. Ceci est humain, profondément humain. Un tel langage va bien sûr à l’encontre des moeurs journalistiques d’aujourd’hui (et le soussigné y participe aussi quotidiennement), mais il n’est pas trop tard pour s’interroger sur les limites de l’exercice.

Guillaume Henchoz

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