Un Goncourt en Tchétchénie

Jonathan Littell, prix Goncourt 2006 pour « Les Bienveillantes », a publié en novembre 2009 un reportage sur la Tchétchénie d’aujourd’hui dans la collection Folio documents. Boudée par de nombreux médias, « Tchétchénie, An III » est pourtant une oeuvre intéressante sous bien des aspects.

Ce devait être un reportage élogieux, vantant la reconstruction de Groznyï – la capitale meurtrie de la Tchétchénie. Mais l’assassinat de la collaboratrice de l’ONG Memorial Natalia Estemirova le 15 juillet 2009 est venu bouleverser les plans de Jonathan Littell, le poussant à écrire une deuxième version de son texte, plus sombre, plus désabusée, et certainement plus réaliste. «Tchétchénie, An III» – en référence à la troisième année de pouvoir du président tchétchène Ramzan Kadyrov – a été publié en novembre 2009 dans la collection Folio documents.

Un reportage de terrain signé par l’auteur des «Bienveillantes», voilà qui intrigue et déroute au premier abord. A tel point que les médias – sans doute également refroidis par la médiocrité de «Le sec et l’humide», le dernier essai publié de Jonathan Littell (Gallimard, 2008) – ont pratiquement passé sous silence une œuvre pourtant intéressante sous bien des aspects.

Son format, d’abord. 137 pages, un glossaire, une à deux heures de lecture. Suffisant pour s’imprégner de l’atmosphère et réaliser les enjeux en cours dans cette petite république du Caucase constitutive de la Fédération de Russie. On referme l’ouvrage avec l’impression d’avoir mieux compris ce qu’est la Tchétchénie d’aujourd’hui, livrée à une clique d’ex-rebelles ayant troqué le treilli militaire contre des chaussures en croco (« la sémiotique ostentatoire du pouvoir tchétchène »), corrompue à l’extrême (« si un business marche plus ou moins, ou si son propriétaire bénéficie d’une bonne protection, Ramzan le lui laisse et le taxe ; s’il marche très bien, il le lui prend. »), et soumise à un islam de pacotille.

Sa forme, ensuite. Ecrivain plutôt que journaliste, Jonathan Littell renoue avec la tradition du reportage à la Albert Londres, où le narrateur s’exprime à la première personne et inclut ses propres aventures (et même ses rêves !) dans le récit, pour lui donner l’étoffe d’un bon texte littéraire. Le résultat est d’autant plus précieux que les observateurs extérieurs qui décrivent la situation tchétchène se comptent sur les doigts d’une main, encore aujourd’hui.

On se demande tout de même ce qui a bien pu pousser un prix Goncourt (2006) vers cette démarche journalistique. Jonathan Littell ne s’en explique pas vraiment dans sa préface, et son allergie aux interviews contribue à entretenir le mystère. Tout au plus pouvons nous rappeler que l’auteur connaît bien la région, pour y avoir travaillé durant la guerre en tant que collaborateur d’une ONG. Il avait donc déjà séjourné en Tchétchénie avant ce reportage effectué sur deux semaines (c’est peu) en avril 2009, et complété par des interviews à Moscou et en Europe.

Parti pour rencontrer l’homme fort de Poutine, Ramzan Kadyrov, Jonathan Littell a finalement dû se contenter d’entretiens avec des proches du pouvoir, des membres d’ONG, des opposants, et des spécialistes de la question. Une chance pour le lecteur, certainement, car elle permet à l’auteur de décrire avec du recul le fonctionnement du pouvoir tchétchène, à la fois comique et terrifiant. En 2009, derrière les façades de Groznyï badigeonnées de peinture fraîche, les gens disparaissent la nuit, « comme en 1937-1938 » – au plus fort des purges staliniennes. Cela, l’auteur l’a compris in extremis, et sa sincérité sur ses intentions premières et ses conditions de travail devraient inspirer beaucoup de médias, souvent pauvres en développements de ce type (les« boîtes noires » de mediapart font en ce sens figure d’exemple).

Divisé en chapitres et sous chapitres thématiques,« Tchétchénie, an III » se termine sur une question, qui résume la fragilité de l’équilibre de la région : combien de temps la «verticale Kadyrov», système féodal basé sur la loyauté personnelle, sera-t-elle encore fidèle à Moscou ? Nul ne peut répondre.

Camille Krafft


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