Improvisation sur la pratique du journalisme

Le journalisme est en crise, pas besoin de s’appesantir sur le sujet. L’avènement des nouvelles technologies de la communication est en passe de complètement changer notre rapport à l’information. On n’apprend plus les news  en écoutant la radio ou en regardant le journal télévisé mais en surfant sur le «World Wide (Wild?) Web». Difficile, dans ces conditions, d’être le premier à porter l’information sur la place publique. La concurrence avec d’autres médias, comme les sites communautaires faisant appel à une forme de journalisme participatif, est rude. D’autant plus que la presse francophone (enfin, française surtout… soyons honnêtes) relève également d’une forme de journalisme engagé. Les colorations politiques et idéologiques des grands titres de la presse hexagonale sont le plus souvent assumés et revendiqués par leur rédaction. Ainsi, Libération a la réputation d’être assez à gauche, et le Figaro proche des partis de droite. Cet état de fait se constate dans la longue histoire de la presse française. Dès le XIXe siècle, les partis et les courants politiques finançaient leur journaux. Le Temps, L’Aurore, L’Humanité ont tous leur coloration propre. Difficile à l’heure actuelle de se démarquer d’un journalisme participatif et engagé, très présent sur la Toile et souvent féroce à l’égard des médias traditionnels.

Qui reproche quoi ?

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la parution du pamphlet à la fois salutaire et problématique de Laurent Joffrin,Média-paranoïa. L’actuel rédacteur en chef de Libération soutient la thèse selon laquelle la plupart des reproches adressés à la presse relèvent davantage de la parano que de la critique constructive. Et il le prouve avec de nombreux exemples à l’appui. Le ton est envolé, le style percutant. Mais c’est surtout une sorte de déclaration d’amour à une profession mal aimée qui fait le piquant de nombreuses pages. Toutefois, un élément me paraît assez problématique. Si le caractère pamphlétaire du texte est tout à fait assumé et salutaire tant la violence de la « critique » des médias paraît disproportionnée, on aurait apprécié une réflexion autour de la différence entre critiques et reproches. Le travail de mise en perspective et de questionnement que nous livrent les médias est évidemment salutaire, mais où s’arrête-t-il ? Où commence véritablement la parano ?

Il me semble que l’on peut ébaucher une typologie des travers de la critique médiatique qui s’étend en direction de trois horizons: les universitaires, les idéologues et les journalistes eux-même.

Sciences sociales vs journalisme

Du côté de l’alma mater, les rapports avec la profession de journaliste sont complexes et tendus. En Suisse romande, certaines hautes écoles proposent des cours de journalisme. C’est le cas des Universités de Fribourg et de Neuchâtel. Cette formation, plutôt théorique, débouche sur l’obtention de bachelors et de masters. Cela fait-il des fraîchements titularisés des journalistes en puissance? Non, répondent en coeur les rédactions. Pour détenir le sésame en Suisse (c’est à dire la carte RP), il faut être engagé comme stagiaire au sein d’une rédaction et suivre les cours du Centre romand de formation des journalistes (CRFJ). En théorie, donc, pas besoin de papier universitaire. Pourtant, les institutions académique semblent vouloir continuer à former des journalistes. Difficile de dire par quelles filières auront passé les générations futures. Ce qui paraît paradoxal, en revanche, c’est que le journalisme n’a pas bonne presse dans nos académies. N’importe quel étudiant en sciences sociales un tant soi peu flemmard se sera vu reprocher de « faire du journalisme et non de la sociologie ». D’où vient ce désamour profond ? Géraldine Muhlmann nous propose une hypothèse intéressante. A la fin du XIXe siècle, au moment où les Sciences sociales s’imposent à l’Université, elles doivent faire face à la critique de la Philosophie et de l’Histoire, qui les trouvent trop ancrée dans le présent. La sociologie ne posséderait pas le recul nécessaire pour se déprendre de son sujet d’étude et le mettre ainsi en perspective. Collée à l’actualité, elle ne saurait en avoir une lecture critique. Un reproche que les Sciences sociales auraient repris à leur compte et adressé au journalisme : on est toujours l’autre de quelqu’un qui nous ressemble pourtant étrangement. Notons que ce travers est propre aux Sciences sociales francophones. Les Anglo-saxons semblent moins complexés quand il s’agit de passer de la sociologie au journalisme ou vice-versa.

Idéologies vs journalisme

Les politiques, des élus aux simples militants, me paraissent en fait former le gros du bataillon. Plus on se dirige du côté des extrêmes, plus la critique à l’égard des médias se fait dure. On les trouve vite « vendus » (que ce soit à l’Etat ou au Grand Capital…), on se livre à de savantes et quotidiennes exégèses, on flirte souvent avec la manipulation, la même que l’on se figure dénoncer, et on touche à la paranoïa dont nous parle Joffrin. Fréquentant des personnes souvent assez marquées par des engagements politiques à gauche, je suis régulièrement surpris par leur lecture des médias qui correspond tout-à-fait aux travers pointés dans Média-paranoïa. Considérations uniformes sur les institutions médiatiques sans véritablement se pencher sur la marge de manoeuvre, l’autonomie des journalistes et de leur rédaction. Remises en question régulière de l’objectivité des reportages ou des articles, croyance en la présence d’une censure omniprésente, etc.

Journalistes vs journalisme

Le meilleur pour la fin : la critique la plus virulente à l’égard du journalisme est souvent l’oeuvre de journalistes eux-mêmes. A priori, cela semble être une bonne nouvelle et tend à démontrer la bonne santé de la profession. Du moment que la pratique journalistique est remise en question par ses propres acteurs, du moment qu’elle parvient à produire une autocritique dense et régulière, c’est que tout ne va pas si mal, aurait-on envie de penser. Les choses sont en fait plus complexes que cela. De nombreux critiques sont aussi des déçus, adeptes du « c’était mieux avant ». C’était peut-être effectivement mieux avant mais le fait de s’arrêter à ce simple constat ne permet pas de formuler une critique propre à refonder les pratiques journalistiques.

Car au final, c’est bien ce que l’on attend d’une remise en cause du journalisme: une réflexion sur sa refonte, sur son articulation à une société qui se numérise et dont les rapports liés à l’usage de l’information sont en passe de profondément se modifier. La critique du journalisme me conduit à voir cette profession articulée autour de deux fonctions.

Hiérarchiser et enquêter : la véritable fonction de la démarche journalistique

A mes yeux, la démarche journalistique s’articule autour de deux rôles fondamentaux. Le souci de notre société actuelle n’est plus le manque d’information, mais plutôt la surinformation. Nous sommes assaillis de news, de pubs, de communication. Le rôle d’un média (papier, web ou autre), selon moi, est de nous proposer un choix, une hiérarchisation et une présentation critique de l’information. L’autre champ de compétence, qui me semble relever quasi ontologiquement du métier de journaliste, c’est l’enquête. Le journalisme participatif est pratiqué par des amateurs éclairés (je le dis sans mépris, j’en fais partie) qui n’ont ni le temps, ni les compétences, ni le réseau pour enquêter profondément sur des sujets complexes. Un exercice qui requiert davantage d’énergie que  tenir une simple chronique sur un blog. En fait, ce n’est pas vraiment l’indépendance du journaliste par rapport à son patron qui pose véritablement problème. La relation entre le journaliste et sa rédaction, entre la rédaction et le groupe ou l’institution qui la finance a toujours été problématique : c’est même un des constituants de la pratique journalistique. Du moment que les travers et les dérapages liés à cette relation sont portés sur la place publique, les contre-feux fonctionnent, les médias font leur boulot et la démocratie s’en porte bien. Le véritable combat que vont devoir mener les journalistes consiste à ne pas sacrifier le travail d’enquête sur l’autel de la rentabilité à court terme. Et ce combat, pas besoin d’être un média-paranoïaque pour savoir qu’il est loin d’être gagné à l’avance.

Guillaume Henchoz

Pour creuser :

Laurent JOFFRIN, Média-paranoia, Seuil, 2009

Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie, Payot, 2006

Philippe COHEN, Elisabeth LEVY, Notre métier a mal tourné, Mille et une nuits, 2008

Roger DE DIESBACH, Presse futile presse inutile, Ed. de la Sarine, 2008

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