Jan Karski, otage de la fiction ?

C’est une de ces polémiques comme seuls les intellectuels français savent les faire monter en sauce. Les ingrédients nécessaires : deux auteurs publiés par Gallimard, une controverse autour du statut épistémologique de l’écriture de fiction. Rajouter quelques accusations de plagiat d’un côté tandis que de l’autre, on reprochera à la partie adverse de vouloir  faire monter la sauce médiatique à des fins (faims ?) promotionnelles.

Jan Karski.preview.jpgYannick Haenel, un auteur proche de Philippe Sollers (ils ont édité un ouvrage d’entretiens intitulé Poker), publie chez Gallimard un petit roman intitulé « Jan Karski ». Objet étrange, ce livre relate les moments forts de la vie de Karski, un résistant polonais durant la Seconde Guerre mondiale qui finira professeur de Sciences politiques à l’université de Georgetown aux Etats-Unis. Le texte est divisé en trois courts chapitres. Le premier relate le témoignage de Karski dans le documentaire de Claude Lanzmann assorti d’une reflexion de l’auteur. le deuxième reprend et synthétise des éléments de la vie de Karski lorsqu’il était dans la résistance et qu’il avait publié dans une somme sur son activité intitulée Story of a secret state. Le troisième chapitre, principal objet de la polémique est une fiction: Haenel, narrateur se glisse dans la peau du héro de la résistance polonaise lors de son voyage aux Etats-Unis afin d’y rencontrer Roosevelt. Le but de cette visite était de faire un rapport circonstancié aux plus hautes autorités alliées sur la situation en Pologne.

Peu avant de sortir de son pays, Karski avait été abordé par des résistants juifs du ghetto de Varsovie désireux d’attirer l’attention sur le génocide en cours. Par deux fois, Karski visitera le ghetto. Il ira même jusqu’à s’infiltrer brièvement dans un camp d’extermination pour voire de ses yeux la catastrophe qui s’y déroule. Karski étant parvenu à s’exfiltrer, il effectuera plusieurs comptes rendus auprès des alliés sur la situation en Pologne et sur l’avancée de l’extermination des juifs qui s’y déroule. Après la publication dès la fin de la guerre de son ouvrage jusqu’à son témoignage dans le documentaire de Lanzmann, on n’entend plus guère parler de Karski. C’est dans ce « creux » que le dispositif romanesque de Yannick Haenel s’élabore. L’objectif de l’auteur est de proposer un portrait d’un Karski frappé tant par la tragédie que traverse alors son pays que par le génocide des juifs d’Europe. Sous la plume de Haenel, Karski effectue une bien étrange mue : de messager, il devient témoin.

Le roman de Haenel essuie donc les foudres de deux importants intellectuels. Si c’est Annette Wievorka qui ouvre le feu au côté d’Alain Finkelkraut dans Répliques, une émission qu’anime ce dernier, puis dans un article paru dans l’Histoire, c’est du côté de Claude Lanzmann que la critique se fait la plus virulente. Dans un long papier publié par l’hebdomadaire Marianne, Lanzmann griffe férocement l’ouvrage de Haenel qui vient de recevoir le Prix Interallié. La première partie ne serait selon lui qu’un vaste recopiage du témoignage de Karski dans son documentaire, Shoah : Certains appellent « hommage » ce parasitage du travail d’un autre. Le mot de plagiat conviendrait tout aussi bien. L’argument de Lanzmann, ici peut encore tenir la route. Il est vrai que le chapitre d’ouverture du roman de Haenel s’élabore uniquement autour de la description du témoignage de Karski face à la caméra du réalisateur. L’écriture de Haenel rend toutefois ce face-à-face aussi poignant que sa version filmée. On peut toutefois comprendre que Lanzmann se sente un peu floué. Placé devant le fait accompli, il n’avait pas connaissance du projet d’écriture de Haenel avant de le recevoir des mains de ce dernier. Hommage ou pompage ? Ici, le débat mérite effectivement d’être mené.

De même, la seconde partie du roman de Haenel est plus un résumé des mémoires de Karski qu’autre chose. Alors, paraphrase, comme l’écrit Lanzmann ou brillante synthèse d’un ouvrage qui n’est plus disponible en français et peu connu du grand public. A cet instant du débat, le principal mérite de Haenel est d’éclairer l’existence d’un texte passionnant, malheureusement inconnu du grand public. Notons encore qu’à décharge de l’auteur, ce dernier avait déjà annoncé la couleur et revendiquait ces deux premiers chapitres comme une synthèse introductive permettant d’apprécier un troisième chapitre qui, lui, relevait de la fiction.

Et c’est là que le feu roulant de la critique bat son plein. Yannick Haenel, note toujours Lanzmann dans sa tribune publiée par Marianne, se glisse dans la peau et, croit-il, l’âme de Karski, changeant d’emblée celui-ci en pleurnichard et véhément procureur, qui met le monde entier en accusation pour n’avoir pas sauvé les juifs, personnage si éloigné du Karski réel que l’indignation chez moi se combine à la honte d’être resté si longtemps silencieux. la fiction de Haenel procéderait d’une falsification de l’histoire selon Lanzmann. Le vrai débat se déroule en fait bien là : le réalisateur opère le même reproche à Haenel que celui qu’il avait adressé aux Bienveillantes de Jonathan Littell. Le romanesque n’est n’est pas un dispositif narratif qui permet de dire le vrai.La réponse de Haenel ne se fait pas attendre. Elle est publiée dans les colonnes du Monde : J’ai écrit un livre qui est, en partie, une fiction sur Jan Karski. Le recours à la fiction n’est pas seulement un droit ; il est ici nécessaire parce qu’on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu’il se tait pendant trente-cinq ans. Les historiens sont impuissants face au silence : redonner vie à Karski implique donc une approche intuitive. Cela s’appelle la fiction. Lanzmann, évidemment, est catégorique : « Je ne voyais pas comment on pouvait écrire un roman sur Karski » (entendez : il ne doit pas y avoir de roman sur Karski). Enoncer des interdits semble la vocation de Claude Lanzmann.

A la lecture de la diatribe de Lanzmann, on peut croire que ce dernier se considère comme le dépositaire et l’avocat du « vrai » Karski. Le réalisateur a ainsi monté un documentaire sur le résistant polonais qui passera sur Arte le mois prochain. Il conclut sa tribune en donnant rendez-vous à ses lecteurs sur la chaîne afin de découvrir un Karski « qui rétablira lui-même la vérité« . Cette perspective de l’histoire me semble relever en fait d’un parti pris assez positiviste qui tend à croire qu’il suffit de laisser faire le son et les images pour rétablir une « vérité ». Le témoignage de Karski qui sera diffusé est issu des archives accumulées lors de la réalisation de Shoah mais qui n’avaient finalement pas été utilisées au montage final du film. La polémique tombe à pic pour assurer la promotion du documentaire note encore perfidement Haenel…

Guillaume Henchoz

Références : Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, 2009

(Illustration: statue de Jan Karski sur le Campus de l’Université de Georgetown)

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