Le syndrome du hérisson

La Suisse a fêté ses 718 ans le 1er août. La Suisse, vous savez, ce petit pays peuplé de mercenaires courageux qui a su préserver son identité, sa culture et son territoire tout au long d’un 20e siècle tourmenté. La Suisse à nouveau sous le feu d’attaques de grandes puissances qui en veulent à son économie, ses banques et sa liberté.

Le Monument du pacte / Parlement fédéral / Berne

Comme chaque année, à lire ou écouter les discours prononcés ce soir-là, on nage dans les clichés. Réflexe de renfermement identitaire du côté de l’UDC (ici). Une histoire suisse assumée façon storytelling chez les démocrates chrétiens où Christophe Darbelley soutient la « success story » de notre nation. Cette année toutefois, la crise liée au secret bancaire et les affres de l’UBS sur le sol américain permettent à nos conservateurs de renouer avec leur bon vieux réflexe et de jouer sur une image nationale chère à notre petit pays : Une nation helvète, neutre, isolée seule contre tous, qui tient tête aux puissants de ce monde contre vents et marées. Le discoursde l’ancien Conseiller fédéral Christophe Blocher est le plus illustratif de ce point de vue : « (Nous sommes victimes de) chantage: Si la Suisse n’obéit pas, vous verrez ce qui va se passer! Cela s’appelle une guerre économique. Si les choses continuent ainsi, elles deviendront dangereuses. Pourtant, nous pouvons apprendre de la naissance de notre pays. A l’époque, le danger était aussi bien réel. A l’époque ». Si les mythes ont la peau dure, les mythes fondateurs sont carément blindés.

Mon chalumeau, cette année, c’est la relecture d’un petit essai,Le syndrome du hérisson de l’écrivain Jean-Gabriel Zufferey. L’ouvrage a été écrit dans un contexte particulier: L’initiative pour une suisse sans armée venait d’être déposé mais le débat politique, en Suisse romande en tout cas, ne prenait pas. Le syndrome du hérisson est donc un pavé dans la mare, un texte présentant une série d’arguments en faveur de l’initiative, sur un mode ironique, sinon même acide. La pertinence des propos de Zufferey fait mouche 20 ans après sa publication. Son analyse sur la faible capacité de nuisance du bloc de l’Est et sur les nécessités de collaboration avec les nations voisines quand il est question de sécurité s’avèrent exactes, rétrospectivement. Dans son argumentation contre la nécessité de financer une armée suisse, l’auteur éborgne un certain nombre d’idées reçues et véhiculées sur notre pays, dans notre pays : Toute communauté élabore d’elle-même une image stéréotypée, qui malaxe quelques mythes historiques, quelques traits de comportement censés constituer un caractère national et quelques illusions lyriques dans laquelle elle ancre son identité. Dans le bric-à-brac de notre conscience d’Helvètes, nous avons fourré pêle-mêle, la pomme de Tell, l’invention de la démocratie moderne, la vaillance de nos mercenaires, la farouche volonté de liberté, Winkelried, le messianisme humanitaire et l’extermination monomaniaque des bactéries. Grosso modo, nous nous y reconnaissons.(…). Nous avons intimement conscience que notre édifice national n’est tenu que par un ciment de fictions. Nous ne sommes pas une nation ; nous ne sommes qu’un Etat. Nous ne sommes pas une nation soudée par une communauté de valeurs et de culture. Nous ne sommes qu’un Etat réuni par une communauté d’intérêts. L’enduit qui enrobe la construction mythologique, le mortier qui la maintient est matérialiste. Gratter, ne serait-ce que du bout des ongles, est mortel. C’est un geste qui menace l’effondrement de la Maison Suisse.

Afin d’expliquer les vives tensions liées au débat sur la nécessité de maintenir ou non une armée sur notre territoire national, l’auteur développe la notion de « syndrome du hérisson ». Réflexe identitaire visant à se refermer sur soi même, toutes piques dehors, dès que l’on se sent menacé. On peut noter au passage que les différentes tactiques et stratégies de l’armée suisse au cours des siècles ont pratiqué le hérisson: nos carrés de piquiers dès le Moyen Age, notre repli sur le réduit national en cas d’attaque nazie. Mais les militaires ne semblent pas être les seuls atteints de ce symptôme. De nombreux discours prononcés par nos politiques à la lumière des flambées de bois et des feux d’artifice l’attestent chaque année.

Références : Jean-Gabriel Zufferey, le syndrome du hérisson, Genève: Zoé, 1989

Guillaume Henchoz

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