Un poète face à Staline

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C’est l’histoire d’un poète, qui avait du courage. Le courage des mots, viscéral et suicidaire. Dénoncer le dictateur, illustrer sa tyrannie quitte à y laisser la vie. Ossip Emilievitch Mandelstam avait 47 ans lorsqu’il est mort de faim et de froid quelque part près de Vladivostok, broyé par le goulag pour avoir composé une épigramme contre Staline, «l’ogre ossète ».

C’est l’histoire d’un dictateur, qui avait voulu être poète. A 16 ans, Iossif Vissarionovitch Djougachvili signait des oeuvres romantiques sous le pseudonymes de « Sossello » dans un célèbre journal géorgien(1). Bien des années plus tard, il deviendra Staline, et fera plier les artistes soviétiques sous le joug du réalisme socialiste.

De la rencontre fantasmée entre ces deux personnages, de l’étrange fascination qu’ils ressentent l’un pour l’autre, l’écrivain américain Robert Littell a tiré un roman, L’hirondelle avant l’orage, le poète et le dictateur. Autour de l’artiste et du tyran, différentes voix s’expriment tour à tour. Il y a Nadejda et Zinaïda, l’épouse et la muse de l’écrivain, qui forment avec lui un trio sulfureux. Ses amis écrivains, sublime Anna Akhmatova, aveugle Boris Pasternak, qui veut croire encore et toujours que Staline n’est pas au courant des déportations et des purges orchestrées par les tchékistes. Ces jours tragiques qui virent la mise au ban du poète, ses arrestations et condamnations (exilé avec sa femme en Sibérie, Mandelstam rentrera à Moscou avant d’être à nouveau arrêté et envoyé au goulag), sont racontés tour à tour par ces témoins plus ou moins proches du poète et du dictateur. Parmi eux, Fikrit Shotman, ancien champion d’haltérophilie devenu hercule de cirque, aussi bête que bon, amène par son ton simplet quelques pages d’un humour rafraîchissant.

Point culminant de ce récit aux multiples narrateurs, la rencontre tragi-comique entre l’artiste « contre-révolutionnaire » et l’ogre géorgien est narrée par Mandelstam lui-même. Dans un état second (est-ce un rêve ? Une hallucination ?), le poète partage une cigarette Kazbek Papirossi avec Staline au Kremlin. Tassé, ventru, variolé, le petit père des peuples s’y ridiculise en demandant à l’écrivain de lui dédicacer une ode. « Si l’immortalité existe, elle réside dans la poésie d’un génie », déclare Staline, reconnaissant l’exceptionnel talent de celui qui finira broyé par le système soviétique. Traitant Mandelstam de « con têtu », le dirigeant se plaint à la troisième personne : «Il semblerait que Staline puisse obtenir tout ce que son cœur désire dans toute la Russie, à l’exception d’un poème de vous ». Et voici l’impitoyable dictateur devenu bouffon vaniteux, façon une saga moscovitede Vassili Axionov.

Mais le bouffon n’en a pas moins pouvoir de vie et de mort. Deux ans plus tard, lors de son exil à Voronej, malade, cassé, suicidaire, le poète finira par composer la fameuse ode, une œuvre médiocre dont les mots montent en lui « comme de la bile ». Ultime tentative pour « rester parmi les vivants », protéger ses proches. En vain. Il sera arrêté une nouvelle fois en 1938 et envoyé au goulag, là où les prisonniers s’éteignent subitement quand ils perdent espoir. « La mort n’est pas triste quand ce qu’il y avait avant n’était pas la vie », conclura le médecin du camp.

Avec une application parfois trop flagrante – l’auteur aurait-il tenté de placer la totalité de ses connaissances sur l’époque et les différents protagonistes dans ces 350 pages ? -, L’hirondelle avant l’orage entremêle Histoire et fiction. Un art propre à Robert Littell, ancien journaliste spécialisé dans les affaires russes et écrivain de romans d’espionnage. Poétique, sensible, attachant, ce livre offre une vision inédite et méconnue du milieu artistique sous le régime soviétique. Le combat du poète, son désir irrépressible de vérité, la fidélité de son entourage qui le voit tout sacrifier et l’aime encore davantage sont un hommage à tous ceux dont les œuvres ne pouvaient se contenter de servir un parti ou une révolution. A une époque où la poésie comme art semble avoir quitté définitivement notre champ de vision, L’hirondelle avant l’orage nous rappelle également qu’il fut un temps où elle était instrument de résistance.

(1) : Lire à ce sujet l’incroyable biographie de Simon Seebag Montefiore, Le jeune Staline, parue l’an dernier chez Calmann-Lévy

Référence : Robert LITTEL, L’hirondelle avant l’orage, Bakerstreet, 2009

Camille Krafft

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