David Rohde, black-out médiatique

David Rohde était l’otage des talibans depuis novembre 2008. Il est parvenu à échapper à ses geôliers à l’heure de la sieste. En compagnie d’un autre prisonnier, ils ont tout simplement franchi le mur de la propriété où ils étaient détenus, dans le Nord-Waziristan, non loin de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Le traitement médiatique de leur kidnapping puis de leur détention fait l’objet d’un débat intéressant.

Coup de tonnerre dans les médias anglo-saxons : David Rohde, la crême des reporters du New York Times était en fait prisonnier des Talibans depuis plus de 7 mois sans que cet événement ait particulièrement été soulevé dans la presse. Parti en Afghanistan pour y préparer un livre concernant la présence américaine dans la région, c’est dans ce pays qu’il a été enlevé avec son assistant, le journaliste afghan Tahir Ludin. Connaissant les risques d’un tel terrain, le journaliste avait laissé des consignes strictes à sa rédaction en cas de pépin.

Son évasion relève du cocasse et la revue de presse des matins de France culture nous en fait une histoire pleine de suspens : c’était vendredi dernier et David Rohde et son compagnon d’infortune jouaient aux dames avec leurs geôliers … Une première partie … puis une autre … et encore une autre … et ainsi de suite … jusqu’à ce que leurs ravisseurs se fassent happer par le sommeil … Une fois les gardiens armés endormis à même le sol … les deux hommes ont rampé jusqu’à la fenêtre … Ils ont jeté une vieille corde qu’ils avaient réussit à cacher pendant leurs longs mois de captivité … Ils se sont ensuite laissés glisser … avant de courir rejoindre la liberté. Les deux hommes ont été pris en charge par les autorités pakistanaises et sont maintenant en sécurité.

Si l’ensemble de la presse marque son soulagement de circonstance lié à la libération des deux journalistes, le traitement de l’information concernant cette affaire est sujet à bien des discussions. D’Al-Jazeera au Monde, l’information avait fait le tour des principales rédactions de la planète, mais toutes se sont engagées à ne pas titrer ce sujet. Trois éléments de reflexion me semblent pertinents, à partir de là.

Il est certes difficile mais possible d’organiser un blocus efficace autour de l’information, si toutefois les principaux groupes de presse se mettent d’accord. A ma connaissance, quasi rien n’a filtré du côté des blogueurs et autres sites d’information. Il ne s’agit pas de crier ici à la conspiration et faire oeuvre de médiaparanoia, mais bien de constater que les belles théories sur la liberté de s’informer en dehors des grands titres via les blogs et autres structures de journalisme participatif a des limites. Ils ne remplacent pas avantageusement les médias plus traditionnels quand ces derniers ont décidé de se taire.

Cette affaire a le mérite de soulever un débat sur la nécessité d’aborder ou non certains sujets dans les médias. Comme le font remarquer certains blogueurs, est-ce que le New York Times aurait fait part de la même retenue s’il avait été question d’un militaire ou d’un représentant d’association et non d’un journaliste enlevé par des extrémistes ? Le canard n’a pas vraiment répondu à cette interrogation jusqu’à présent…

On assiste à un changement de paradigme en matière de traitement des crises des otages. Souvenez-vous, Depuis les années 1980 quand les ouvertures des jités se faisaient avec les bobines des journalistes kidnappés (quasi invariablement au Moyen-Orient) jusqu’au cas de Florence Aubenas, enlevée en Irak puis libérée, la présence médiatique constante qui leur était réservée était un composant essentiel des stratégies développées pour mener à bien leur libération. Le public était au courant, maintenant une pression sur les politiques et la diplomatie qui, à leur tour, possédaient des leviers suffisamment importants pour négocier leur libération. Ce modèle semble de plus en plus périmé. Le cas de l’enlèvement puis de l’exécution de Daniel Pearl l’illustre parfaitement. L’assassinat de ce derniera paradoxalement  débouché sur une meilleure gestion de la crise liée à l’enlèvement de Rohde.

Ces événements ont a mené le New York Times dans une situation fort cocasse lors des remises du Prix Pulitzer en avril dernier. David Rohde ainsi que le correspondant du journal à Kaboul faisaient partie des journalistes primés mais ne pouvaient (et pour cause…) se présenter à la remise des prix.

Guillaume Henchoz


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