Eichmann lors de son procès en 1961

"Eichmann n’a rien de banal"

Le concept de «banalité du mal est-il opérant? Trouve-t-il une certaine résonance ou une utilité auprès des chercheurs? Entretien avec Jacques Sémelin, historien et directeur de recherche à l’Institut d’études politiques de Paris. Cet entretien est initialement paru dans le Matin Dimanche du 2 juin 2013.

Avez-vous apprécié le film de Margarethe von Trotta ?

Il restitue très bien l’état d’esprit de l’époque et ne donne pas de clé simpliste pour comprendre la pensée d’Arendt. Le spectateur observe une philosophe au travail, ce qui est rare au cinéma. Il voit une pensée en train de se construire.

 Comment Arendt a-t-elle donné naissance à l’idée de «banalité du mal»

Cette notion émerge peu à peu. Elle n’apparait pas dans les articles publiés par le New Yorker. Quand le livre parait, on n’en trouve pas davantage une définition . Pourtant, l’expression “banalité du mal” se trouve dans le sous-titre du livre et a contribué à son succès. Elle reflète bien le paradoxe que les contemporains du procès ont perçu entre la monstruosité des crimes nazis et cette apparente allure de petit bureaucrate d’Eichmann. Mais est-elle si pertinente?

Hannah Arendt se serait donc trompée sur Eichmann ?

Cette image d’Eichmann, parfait petit fonctionnaire du Reich, ne faisant qu’obéir aux ordres, est fort contestable. Qu’on se rapporte à sa biographie établie par l’historien David Cesarini (2006). Elle montre bien à quel point Eichmann n’a rien de «banal». Il a très tôt adhéré au parti nazi et fait carrière dans la SS. C’est un antisémite convaincu. Ce n’était pas un criminel de bureau mais un homme de terrain: il sillonne l’Europe, se rend dans les ghettos et les camps de concentration et de mise à mort. En mars 1944, il va à Budapest pour organiser la déportation des juifs hongrois. N’oublions pas que le procès se déroule 20 ans après les faits. Eichmann prend alors la posture de bien des criminels de masse. Il affirme qu’il s’est contenté d’obéir aux ordres. C’est une stratégie de défense pour sauver sa tête.

Le concept de banalité du mal est donc inopérant ?

Si Arendt se trompe sur le compte d’Eichmann, sa réflexion est néanmoins essentielle. Elle éclaire une certaine facette du mal : la figure de ce qu’on pourrait appeler le criminel de bureau. Mais il y a d’autres explications du meurtre de masse. J’ai tenté de les mettre en lumière dans mon travail sur le génocide ; et je préfère parler d’ambiguïté du mal que de banalité du mal.

Comment expliquer la virulence de la polémique autour de son ouvrage ?

Elle se situe sur deux plans. D’une part, il y a cette notion de banalité du mal et d’autre part l’accusation très grave, lancée par Arendt come quoi les conseils juifs des ghettos ont “collaboré” avec les nazis. ainsi les juifs auraient-ils participé à leur propre destruction. inutile de vous dire que de tels propos ont suscité de vives critiques qui sont d’ailleurs bien évoquées dans le film.

Propos recueillis par G.Henchoz

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