L'actrice Barbara Sukov campe une Hannah Arendt plus que crédible.
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Banal, le mal ?

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Article paru dans le Matin Dimanche, juin 2013

Hannah Arendt, de la réalisatrice allemande Margarethe von Trotta, sort sur les écrans romands cette semaine. Assistant au procès du criminel nazi Eichmann, Arendt développe un concept qui continue de susciter la polémique de nos jours: la banalité du mal.

Article publié dans le Matin dimanche, juin 2013

L’homme est aux abois. Dans son lit, il attend la mort, alors que son amie de toujours, Hannah Arendt, cherche à se réconcilier avec lui avant la fin. Peine perdue. Comme beaucoup de proches de la philosophe, le sioniste Kurt Blumenfeld ne lui pardonne pas ses propos tenus dans son dernier ouvrage et se détourne dédaigneusement. La caméra s’arrête un instant sur le visage déconfit d’Arendt. La polémique l’a emporté sur l’amitié. Fin du plan.

Le dernier film de la réalisatrice allemande Margarethe von Trotta, Hannah Arendt, revient sur un moment particulier de la vie de cette intellectuelle juive allemande qui a fui l’Europe pour les Etats-Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale. En 1961, Arendt obtient du mensuel New Yorker la possibilité de couvrir le procès d’Adolf Eichmann qui est sur le point de s’ouvrir à Jérusalem. Ce criminel nazi, pièce maîtresse du processus d’élimination des juifs pendant la guerre, a été capturé en Argentine l’année précédente et ramené en Israël. L’ouvrage Eichmann à Jérusalem, que Hannah Arendt consacre à l’affaire, va susciter une violente polémique qui ne s’est pas encore éteinte cinquante ans après sa parution. Cette dernière porte notamment sur l’utilisation d’un terme qui va devenir un concept: la «banalité» du mal.

«lors du procès Eichmann, la philosophe se retrouve confrontée à quelqu’un qu’elle considère comme effroyablement banal alors qu’elle s’attendait à voir un monstre»

On pourrait presque penser que tout part d’un mauvais jeu de mots. Comme le rappelle le philosophe Pierre Bouretz, qui préface l’édition française des oeuvres complètes d’Arendt, «lors du procès Eichmann, la philosophe se retrouve confrontée à quelqu’un qu’elle considère comme effroyablement banal alors qu’elle s’attendait à voir un monstre». Afin d’accentuer cette impression, Margarethe von Trotta a décidé de ne pas rejouer le procès d’Eichmann dans son film, mais d’utiliser des images d’archives à chaque fois que le criminel nazi apparait à l’écran. Un procédé efficace qui nous renvoie l’image d’un homme maigre, pincé, enrhumé, souvent intimidé et bégayant de plates réponses aux accusations du procureur. Un petit fonctionnaire zélé plutôt qu’un être monstrueux. La parfaite incarnation de la banalité du mal.

C’est bien là tout le paradoxe du film. Sa réalisatrice cherche à valider de manière assez péremptoire l’idée de banalité du mal, alors que du côté des philosophes et des historiens, on a tendance à utiliser ce concept avec des pincettes (lire l’interview ci-dessous). Pour Pierre Bouretz, cette notion s’inscrit en rupture avec les précédentes publications de la philosophe: «Arendt est l’auteur d’un important ouvrage publié en 1951, les Origines du totalitarisme, dans lequel elle développe la conception d’un mal absolu et radical. Dans le cadre du procès Eichmann, la philosophe devient une intellectuelle engagée qui effectue un reportage pour le compte d’un journal. C’est un exercice nouveau pour elle». C’est peut-être grâce à ce changement de statut qu’elle développe un concept qui semble contredire ses réflexions précédentes.

Quoi qu’il en soit, Margarethe von Trotta ne s’y trompe pas: la banalité du mal va poursuivre Arendt jusqu’à la fin de sa vie. Elle va y consacrer beaucoup d’encre et perdre de nombreux amis. La réalisatrice saisit cette occasion pour tourner les scènes les plus intéressantes du film, en montrant une philosophe en action donnant le change à ses détracteurs – qui sont souvent ses proches. «Le film a su restituer l’ambiance qui régnait dans ces cercles d’intellectuels passionnés qui discutent, plaisantent et s’engueulent avec et autour de Hannah Arendt», conclut Pierre Bouretz.

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Chacaille. Animé par Guillaume Henchoz, ce blog vous propose des billets d'humeur, et des articles publiés dans la presse romande

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